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gailly couv © Editions de Minuit

Apprendre sa mort et éprouver aussitôt l'envie d'écrire quelques mots dans l'urgence.

Se souvenir de Christian Gailly, puisqu'il est parti, le vendredi 4 octobre 2013, à 70 ans, vaincu par une infection pulmonaire.

Se souvenir de sa longue silhouette. Le crâne chauve, il s'inclinait pour vous parler, sa grande taille et sa timidité l'amenant à se courber un peu. Le romancier des Editions de Minuit parlait d'une voix grave et basse. Déformation professionnelle ? Il fut psychanalyste et suivit lui-même une psychanalyse qui échoua, car l'échec, à le croire, fut une constante chez lui.

A seize ans, ce fils d'un ouvrier et d'une mère au foyer obtient de ses parents un saxophone qui devient une passion. Il ne peut-être que ça, musicien de jazz et porte notamment une grande admiration au saxophoniste français Jean-Louis Chautemps, son maître. Mais il estime après plusieurs années que son talent n'est pas suffisant pour consacrer professionnellement sa vie au jazz. Admirateur il restera. Gailly se lance dans l'écriture, encouragé par Jérôme Lindon. Peut-être même qu'à la pratique du saxophone, se substitue, alors, une écriture née du jazz.

L'un de ses romans aux Editions de Minuit s'intitule "Be bop" (1995), du nom de ce style de musique apparu dans les années 40 qui permettait aux musiciens de s'affranchir des lois, de sortir des cadres du big band et d'oser l'improvisation : tout ce qui définit l'écriture de Gailly. Elle est musicale, rythmée, faite d'accélérations, de syncopes, de silences. Christian Gailly n'écrit pas, il compose. Jean-Noël Pancrazi a évoqué "le swing Gailly", à propos de "Be Bop". L'histoire pourtant n'est pas liée au jazz, il s'agit de la rencontre improbable d'un jeune et d'un vieux, à la montagne, près d'un lac. Il y a beaucoup de rencontres chez Gailly. Certaines sont ratées, d'autres improbables. On peut se courir après, dans une ambiance de film noir (on pourrait évoquer aussi le cinéma dans son oeuvre). L'amour d'une femme est récurrent ou plutôt la quête amoureuse.

Ses romans sont mystérieux, drôles, absurdes et teintés d'une mélancolie que le romancier portait en lui. Il était un admirateur de Beckett et dissimulait à peine un côté taciturne, exprimant tantôt un manque de reconnaissance, tantôt une fatigue de la notoriété.

"Un soir, au club", en 2002, (tiens, le jazz, à nouveau) lui permet d'élargir son public, avec le Prix du Livre Inter. Il trouve de nouveaux lecteurs aussi avec l'adaptation de "l'Incident" (1996) par Alain Resnais, sous le titre, "Les herbes folles".

Se souvenir des exergues de certains de ses livres :

Le faut-il ? Il le faut. Beethoven

La gamme de do majeur a encore de belles mélodies devant elle. Schoenberg

C'est tuant, les souvenirs. Beckett

Des regrets, moi ? Non, dit-il.

Se souvenir enfin de sa délicatesse, les lettres qu'il adressait après une chronique élogieuse, comme ce mot dactylographié reçu après l'évocation matinale sur France Inter de "Nuage rouge". Il lui ressemble tellement et ressemble tant à ses romans:

Le 6 mars 2000 Cher Vincent Josse, Juste un petit mot pour vous dire merci. On croit généralement, en tout cas, les auteurs sous-payés croient généralement que parler des livres à la radio, ça ne sert à rien. Et bien, détrompez-vous, leur dis-je. Moi, par exemple : l'autre soir, dans une librairie, juste avant la fermeture, un type est arrivé en courant, pour une signature, en disant : J'ai écouté France Inter hier matin et ça m'a donné envie de lire le livre, alors si voulez bien me... Mais bien sûr, dis-je. Il était mon premier client. Comme quoi. Merci encore. Christian Gailly

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