La chanteuse Juliette Gréco a tiré sa révérence, ce mercredi, à l'âge de 93 ans. "Mourir sur scène, c'est très mal élevé. On meurt en coulisse, mais on ne meurt pas en scène", disait-elle.

Juliette Gréco
Juliette Gréco © AFP / GUILLAUME SOUVANT

Juliette Gréco est morte, ce mercredi, a annoncé sa famille. La chanteuse française était âgée de 93 ans, et "s'est éteinte entourée des siens dans sa tant aimée maison de Ramatuelle. Sa vie fut hors du commun", ont témoigné ses proches. Véritable icone, célèbre pour ses chansons (La Javanaise, Déshabillez-moi) comme pour ses rôles à la télévision et au cinéma, Greco était l'amie des poètes et des musiciens, l'incarnation de l'esprit de Saint-Germain-des-Prés. 

Une femme libre

De parents séparés, Juliette Gréco, née à Montpellier le 7 février 1927, a grandi à Bordeaux avec sa sœur Charlotte, chez ses grands-parents maternels, avant de rejoindre sa mère à Paris en 1933. Passionnée de danse, en 1939, elle est petit rat à l’Opéra de Paris. Sa mère l’entraîne dans la résistance. Capturée, elle n’est pas déportée à cause de son jeune âge, mais elle est emprisonnée à Fresnes, alors que sa mère et sa sœur aînée Charlotte sont déportées à Ravensbrück, en Allemagne, d’où elles ne reviendront qu’en 1945.

Début 1942, Juliette est libérée de la prison de Fresnes. Elle se retrouve à 15 ans seule et sans ressources. Elle se rend alors chez la seule personne de sa connaissance résidant dans la capitale, Hélène Duc, qui fut son professeur de français à Bergerac et une amie de sa mère. Hélène Duc la loge dans la pension où elle-même demeure, rue Servandoni, et la prend en charge. En 1945, Juliette découvre le bouillonnement intellectuel de la rive gauche et la vie politique à travers les Jeunesses communistes. Hélène Duc l'envoie suivre des cours d'art dramatique. Juliette décroche quelques rôles au théâtre et travaille sur une émission de radio consacrée à la poésie.

Johnny Hallyday devant le tabou
Johnny Hallyday devant le tabou © Sipa / ©

C'est dans l'un des établissements de la rue Dauphine, Le Tabou, qu'elle découvre par hasard, grâce à son manteau qu'elle avait posé sur la rampe et qui était tombé en bas d'un escalier, que celui-ci dispose d'une grande cave voûtée inutilisée que le patron appelle "le tunnel". Juliette et ses copains trouvent l'endroit idéal pour y faire de la musique et danser tout en discutant de philosophie. Il suffit d'une semaine pour que les curieux viennent en nombre pour observer cette nouvelle et bizarre faune baptisée existentialistes, dont Juliette est désormais la muse.

Et la chanson dans tout ça ? C'est Jean-Paul Sartre qui "décidera" pour Juliette. Elle se produit pour la première fois lors de la réouverture du Bœuf sur le toit. Sartre lui a confié un texte, une sorte de mélopée qu'il a écrite pour sa pièce de théâtre Huis-Clos, et Joseph Kosma compose la musique . C'est lui qui "apprend" à Juliette à chanter. La chanson s’appelle Rue des Blancs-Manteaux.

Jean-Paul Sartre ne tarit pas d'éloges :

"Gréco a des millions dans la gorge, des millions de poèmes qui ne sont pas encore écrits, dont on écrira quelques-uns. On fait des pièces pour certains acteurs, pourquoi ne ferait-on pas des poèmes pour une voix ?"

Dans les années 50, elle mène de front une carrière de chanteuse et de comédienne. En 1951, Gréco reçoit le prix de la Sacem pour Je hais les dimanches. En 1954, elle chante à l'Olympia. Elle tourne plusieurs films hollywoodiens produits par Daryl Zanuck : Le soleil se lève aussi d'Henry King (1957), Les Racines du ciel de John Huston (1958) et Drame dans un miroir de Richard Fleischer (1960). 

Au début des années 1960, elle revient à la chanson et ne la quitte plus. Elle chante (notamment), Jacques Brel, Léo Ferré, Guy Béart et aussi Serge Gainsbourg alors un quasi inconnu. Juliette Gréco s'applique à interpréter et révéler de nouveaux auteurs et compositeurs, démarche artistique qui semble l'enthousiasmer davantage que d'écrire elle-même ses chansons.

"Je suis là pour servir, je suis interprète"

C'est Gainsbourg qui lui fera le plus beau des cadeaux : La Javanaise. L'artiste explique : "Cette Javanaise, qui fut si incomprise parce que j'y parle javanais, je l'ai écrite pour Juliette Gréco et je lui ai donnée aussitôt son retour des Amériques [parution en mai 1963]. Je pense être un auteur privilégié puisqu'elle m'a chanté et je pense qu'il n'y a pas un auteur digne de ce nom ou au moins ayant un tant soit peu de tenue littéraire qui n'ait souhaité écrire pour elle."

Au début des années 1970, Juliette Gréco effectue de nombreuses tournées à l'étranger (notamment en Italie, en Allemagne, au Canada et au Japon), alors qu'en France, son succès semble marquer le pas. Elle changera au cours de cette décennie plusieurs fois de maison de disque. Elle reprend sa plume de parolière (exercice auquel elle s'est déjà essayée en 1969) pour écrire successivement Fleur d'orange, Le Mal du temps et L'Enfant (1975) et Pays de déraison et L'amour trompe la mort (1977). Sa carrière de parolière s'achève avec ces cinq titres.

Entre 1982 et 1983, elle semble faire un bilan de sa carrière, car consécutivement à la parution de ses mémoires (Jujube, Éditions Stock, 1982), Juliette Gréco établit son anthologie discographique telle qu'elle la conçoit à ce moment-là… Mais elle continue à enregistrer des albums, très régulièrement, collaborant avec de jeunes auteurs, comme avec de grandes signatures : Gébé, Claude Lemesle, Etienne Roda-Gil, Julien Clerc, Caetano Veloso, Jean-Claude Carrière, Christophe Miossec, Marie Nimier, Jean Rouault, Benjamin Biolay, Gérard Manset et Abd Al Malik.

En 2015, elle commence une tournée d’adieu intitulée "Merci" :

"J'ai 88 ans, et je n'ai pas envie de monter sur scène en boitant. C'est une question de courtoisie, de dignité. (…) Je veux partir debout. Je ne voudrais pas faire pitié. J'ai horreur de ça."

Belphégor

En 1965, Juliette Gréco tient un rôle de premier plan dans le feuilleton télévisé Belphégor ou le Fantôme du Louvre. Réalisé par Claude Barma et Jacques Armand, Belphégor est l'adaptation d'un roman d'Arthur Bernède publié dans les années 30.

Pendant quatre semaines, l'intrigue tient en haleine la France entière. Certains acteurs sont interpellés dans la rue pour révéler l'identité de Belphégor. Un jeune reporter ira jusqu'à se faire enfermer au Louvre toute une nuit… mais n'apercevra aucun fantôme. La série marque profondément la mémoire collective des téléspectateurs français.

Les hommes… et femmes, de sa vie

Jean-Pierre Wimille fut le premier grand amour de sa vie. Il était pilote de course. Il se tue au volant d'une Simca Gordini lors des essais préparatoires au Grand Prix d'Argentine, en janvier 1949.

Boris Vian, qui rassure Gréco :

"Boris est mon frère, mon psy. Il me faisait asseoir sur le canapé, il mettait son bras autour de moi et me parlait pendant des heures. C’est aussi à cause de Boris que j’ai rencontré Miles Davis…"

Françoise "Sagan. "Avec Françoise nous avons fait les 400 coups"

Miles Davis. Elle le rencontre au Bœuf sur le toit. Elle tombe follement amoureuse. "Avec lui, j’ai vécu une histoire d’amour violente, forte, qui a duré toute sa vie." Il hésite à l'épouser, ce qui est impensable aux États-Unis (à l'époque, les unions entre Noirs et Blancs sont illégales dans de nombreux États américains). Lui ne voulant pas lui imposer une vie aux États-Unis en tant qu'épouse d'un Noir américain, et elle ne voulant pas abandonner sa carrière en France, ils renoncent et Miles rentre à New York.

Philippe Lemaire. Ils se rencontrent sur le tournage du film Quand tu liras cette lettre de Jean-Pierre Melville, se marient en 1953, ont une fille, Laurence-Marie, et se séparent au bout de trois ans. "Il était dépressif et ennuyeux", dit Gréco.

"Je n'ai jamais été quitté parce que je m'en vais avant que ça se gâte"

Darryl Zanuck. En 1957, il produit Le soleil se lève aussi d'Henry King, dans lequel joue Gréco. Fou amoureux, Zanuck produit une série de films juste pour la faire tourner. Mais l'homme est jaloux, très jaloux et la fait surveiller. Situation impensable pour Juliette. "Possessif et passionné. Il a vécu avec moi une aventure exotique, mais finalement douloureuse, malheureusement."

Juliette Gréco avec Philippe Lemaire et Michel Piccoli
Juliette Gréco avec Philippe Lemaire et Michel Piccoli © Maxppp / ©

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