Sur Netflix, les fans de Kery James vont pouvoir découvrir cette semaine "Banlieusards", le premier film du rappeur le plus politisé du moment. Le sujet du film est une question qui revient sans cesse dans ses titres : la République est-elle seule responsable de la situation délétère dans les banlieues ? Entretien.

Kery James
Kery James © AFP / Bertrand Guay

Pourfendeur des inégalités et des injustices, auteur d'une "Lettre à la République" qui avait fait polémique en 2012, adressée notamment "à tous ces racistes à la tolérance hypocrite / qui ont bâti leur nation sur le sang", Kery James est le scénariste de Banlieusards, un film réalisé par Leila Sy et dans lequel le rappeur est aussi acteur. Il joue le rôle de Demba, l’un des trois frères d'une famille de banlieue, celui qui a mal tourné. À coté de Demba, le personnage principal est Souleyman, plus jeune, étudiant sur le point de devenir avocat. Leur cadet Noumouké, est encore lycéen, mais tenté par l’argent facile de la délinquance. 

À l'occasion du concours d'éloquence qui clôt ses études d'avocat, Souleyman doit défendre l’idée que la République n’est pas seule responsable de l’état des banlieues. C'est là-dessus que s'ouvre le film. 

Au cœur d'une cité rongée par les difficultés économiques, les trafics et la petite délinquance, Kery James remet sur le tapis la responsabilité des jeunes des quartiers, au-delà des défaillances de l'État. Le film a été tourné dans le quartier du Bois-l'Abbé, dans le Val-de-Marne (zone de sécurité prioritaire), où une soixantaine d'habitants ont participé en tant que figurants. 

FRANCE INTER : Pourquoi Banlieusards revient-il sur cette notion souvent évoquée dans vos textes : la responsabilité de chacun dans son destin ? 

KERY JAMES : "J’ai beaucoup dénoncé les injustices mais j’ai toujours essayé d’être juste moi-même et d’appeler ceux que je prétends représenter à la responsabilité, à la prise en charge de nos vies, et la réalisation de nos projets. C’est difficile de dédouaner totalement la République sur l’état des banlieues, tout comme il est aberrant de l’accuser de tous les maux. On vit dans un monde où il n’y a pas beaucoup de place pour les nuances, et on veut nous obliger à trancher. 

C’est vrai que quand on vient de banlieue, s’en sortir aujourd’hui, peut relever de l’exploit

Je suis pragmatique. Quand ça fait 20 ou 30 ans qu’on dénonce des inégalités et qu’aucune réponse n’est apportée, je ne peux pas me contenter, ne serait-ce que pour des raisons de survie, je ne peux pas me contenter de me dire "on ne nous entend pas, je baisse les bras, et je reste assis sur ma chaise". Je suis obligé de m’en sortir, je suis obligé de survivre, et survivre implique que je ne compte pas sur un homme politique providentiel, et que je fasse les choses par moi-même. Déjà par pragmatisme, je ne peux pas me contenter de juger l’État seul responsable de tous mes échecs et de tous mes problèmes. Mais c’est vrai que quand on vient de banlieue, s’en sortir aujourd’hui, peut relever de l’exploit." 

Quelle idée voudriez-vous que les gens retiennent du film ?

"Je voudrais que les gens se demandent ce que va devenir Noumouké, le plus jeune des frères, car c’est lui l’avenir en réalité. C’est la vraie question. Je l’avais expliqué dans la chanson "À qui la faute ?". La question de la responsabilité de la République dans la situation actuelle des banlieues appartient au passé. À quoi sert-il aujourd’hui de savoir qui est responsable ? La vraie question, c’est qu’allons-nous faire, quelles sont les solutions ? J’espère que c’est la question que retiendront les spectateurs." 

Il est clairement fait allusion à l’affaire Amine Bentoussi à Noisy-le-Sec en 2012, où un jeune délinquant est mort après qu’un policier lui ait tiré dans le dos. Le policier a été récemment acquitté. Pourquoi n’avoir pas fait un film sur les violences policières ? 

"Lisa, l’avocate qui est en compétition avec Souleymane dans mon film, invoque l’affaire Amine Bentoussi en présence d’Amal, sa sœur. Elle prend cet exemple pour démontrer la responsabilité de l’État. Ce sera aussi le sujet de mon prochain film, c’est-à-dire la trajectoire d’Amal Bentoussi. Car Amal, après cette affaire, est devenue militante contre les violences policières, et à 40 ans, elle a choisi de reprendre ses études pour devenir avocate. C’est cette réponse qui fait que cette histoire sort de l’ordinaire. Ce ne sera pas un film uniquement sur les violences policières, mais aussi sur l’histoire de famille d’Amal, et sur l’immigration. Car ses parents ont émigré en France. Le résultat est qu’ils ont perdu un fils, mort donc, et que leur autre fils a sombré dans la drogue, après avoir pris de l’héroïne. Ce sujet n’a pas beaucoup été traité au cinéma. Sinon, les violences policières, je les dénonce régulièrement mais sans tomber dans une position anti-police primaire et non fondée." 

Comment réagissez-vous aujourd’hui en voyant des policiers manifester et dénoncer leurs conditions de travail ? 

"J’ai co-écrit un texte que j’ai joué une fois au théâtre du Rond-Point l’hiver dernier. Ça reprenait le principe du concours d’éloquence, mais la question concernait la responsabilité de la police. Pour défendre les policiers, l’argument développé était celui des conditions de travail. Mais ces conditions n’excuseront jamais le fait d'avoir pris la vie de quelqu’un injustement. Il y a d’autres gens qui travaillent dans des conditions précaires, ça ne leur donne pas le droit de mettre une balle dans le dos d’un citoyen. Là, l’État a une responsabilité vis-à-vis des policiers, il y a beaucoup de suicides, on les maintient dans des situations où ils sont à bout de nerfs, et après on leur demande d’être exemplaires ; c’est un travail compliqué c’est vrai, mais en aucun cas racisme et violence ne peuvent être excusés."

Quelle a été votre réaction en entendant la polémique autour du discours d’Éric Zemmour ? 

"Je n’ai pas beaucoup suivi, car je suis en promo et aussi parce que, j’aurais pu subir son discours en replay, mais en fait j’ai plus envie, parce que ça fait mal, ça peut me gâcher ma journée, ma semaine, me mettre sur les nerfs, me donner l’impression que tous les Français pensent comme lui, ce qui n’est pas le cas. J’essaie de faire en sorte qu’il ne pollue pas ma vie. Mais qui lui donne ce crédit, cette tribune ? Ce sont des médias français et comme je le dis, le jour où les propos d’Éric Zemmour auront des conséquences violentes dans le réel, tous ces médias qui lui ont donné la parole auront des comptes à rendre. Et qu’on ne se cache pas derrière la prétendue liberté d’expression. 

La parole raciste anti musulmane, aujourd’hui, a pignon sur rue, et chacun devra prendre ses responsabilités quand tout ça se transformera en actes violents.

Ce n’est pas pessimiste, j’ai écrit dans le passé un texte qui disait : "Derrière les couleurs du drapeau se cachent ces ennemis de la Nation /  Semeurs de troubles, fourbes, névrosés /  Cracheurs de venin au cœur sclérosé / Racistes décomplexés qui conceptualisent la haine / Mais même les Nazis avaient leurs propres intellectuels", et je disais que ces gens ne se sentiront apaisés que lorsque les musulmans seront traqués, parqués, ou tués. Alors, certaines personnes m’avaient dit "tu vas un peu loin", mais il y a moins d’un an un homme est entré dans une mosquée au moment de la prière, et a tué une centaine de personnes ; il a déclaré avoir été influencé par la théorie du grand remplacement, qui est une théorie française. Donc je n’étais pas si loin de la vérité, et malheureusement je suis persuadé que l’avenir me donnera raison."  [ndlr : Extrait de la chanson, Vivre ou Mourir ensemble, 2016]

Vous vous attelez désormais au théâtre et au cinéma, alors pourquoi rééditer l’album "J’rap encore" ?  

"C’est comme ça que les gens m’ont découvert, si j’ai pu faire un film et jouer au théâtre, c’est parce que les gens m’ont porté. Je ne peux pas dire "maintenant c’est fini, je passe à autre chose". Ils ont besoin que je dise des choses qui ne sont pas dites encore. Plus personne ne défend rien dans le rap. 

Je ne veux pas cracher sur la nouvelle génération, mais plus personne n’a remis le flambeau pour dénoncer des choses. Si quelqu’un avait pris la relève, je pourrais m’arrêter en ayant le cœur léger, mais il n’y a pas de relève dans ce rap-là, qui est en fait l’origine du rap. Le rap est devenu très populaire. Pour cela, il ne faut pas être subversif, il faut être léger et c’est comme ça qu’on devient la musique la plus écoutée de France. Malheureusement, c‘est ça."

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