Il n'était pas un homme parfait, il parlait fort, se plaignait d'être toujours en retard et pourtant, du stagiaire au directeur, tout le monde l'aimait. Sa gentillesse, son humour, son fort accent tchèque faisaient de lui le confrère le plus attachant de la radio. "Va me chercher un "longue sans sucre", crapule, je suis en retard!" s'époumonait-il chaque nuit, fumant cigarette sur cigarette. Une fois le café bu, fort bruyamment, il lançait, tendrement : "Toi, je t'adooore!", puis tapait frénétiquement sur son clavier avec un nombre incalculable de fautes de frappe.

L'ami de Prague
L'ami de Prague © © Vendula Kosíková
Jiri Slavicek était une figure de France Inter. Il vient de mourir, à 68 ans, dans son sommeil croit-on savoir, chez lui à Prague. A France Inter, Jiri travaillait la nuit. Il rédigeait la note destinée à résumer les éléments prêts à diffuser dans les journaux du matin. Il fallait que vers 3 heures, sa note soit remplie pour permettre aux présentateurs de connaître le détail de l'information. « Monsieur Rossignol » (Slavíček signifie rossignol en tchèque), connaissait chacun de nous et nous aimait, souvent. Pour avoir commencé comme stagiaire aux flashs de nuit, j'ai eu la chance de l'entendre parler de Prague, de sa fuite à 25 ans lors de l'invasion soviétique et de son exil en France. Lui, le journaliste de l'ombre, fut même l'un de nos héros. Un an après la révolution de velours de 1989 Ivan Levaï l'envoya en mission à Prague. Accompagné de la reporter Marie-Eve Malouines, Jiri livrait chaque jour ses impressions. Lors de ce périple, il suivit notamment Jorge Semprun, Yves Montand et Costa Gavras venus présenter aux tchèques le film "L'Aveu", d'après le roman de London. Au retour, il m'avoua que les tchèques avaient trouvé ce film totalement ridicule et inexact, des fous rires avaient fusé tout au long de la projection! On savait moins que Jiří Slavíček était aussi le correspondant de Radio Free Europe à Paris et que sa voix était reconnue par de nombreux Tchèques. L’histoire veut même qu’un chauffeur de taxi praguois le ramenant chez lui au milieu de la nuit s’arrêta tout net en reconnaissant ce timbre inimitable. Jiri avait de l'humour. Il aimait les longues conversations, ce qui le retardait dans son travail. Violemment anticommuniste (on s'amusait à le traiter de "réac" pour l'énerver), il évoquait son pays et la France en se moquant souvent des travers des Français trop romantiques selon lui quand ils évoquaient Dubcek et le "socialisme à visage humain". Pour lui, le socialisme n'était pas humain, juste haïssable. A celles et ceux qu'il aimait, Jiri rêvait de faire connaître Prague. Il m'a proposé souvent de m'emmener là-bas via le centre culturel tchèque pour des balades dans les rues et des vodkas la nuit dans les cafés. Nous aurions vu ses camarades, parlé littérature, nous aurions bu et ri, surtout. Le temps a passé et ce désir ne s'est jamais réalisé. Il y a deux ou trois mois, Jiri, à la retraite depuis quelques années, m'a adressé une carte de Prague, dernier souvenir. Il écrivait ce qu'il faut prononcer comme lui, avec un accent tchèque: "Mon café longue sans Zucker ne me manque pas ici, mais ta bouille d'intello, si! Sincèrement, Jiri".
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