Il fut un artiste prodige des années 60 et reste un grand témoin de l'art du XXe siècle. Daniel Spoerri, inventeur du Eat Art, retrace l'ensemble de s es gestes et modes opératoires dans un livre qui réunit plusieurs entretiens avec Alexandre Devaux, chez Buchet Chastel.

Daniel Spoerri
Daniel Spoerri © Radio France / Christine Siméone

Les œuvres de Daniel Spoerri ont marqué les années 60 sous l'étiquette du Eat art, car il s'est souvent illustré par ces "tableaux pièges", dispositifs consistant à capturer dans l'espace habituel du tableau l'état d'une table après un déjeuner. 

Sa bible reste Topographie anecdotée du hasard, livre dans lequel  en 1961 il catalogue les 80 objets présents dans sa chambre d’hôtel à Paris le 17 octobre. Ce que Spoerri cherche à faire dans ce "relevé" quasi topographique, c'est surtout de mettre les objets en relation, ou de les rendre à leurs histoires.

Depuis, il dérange les codes et les hiérarchies de l'art, sème le trouble avec des objets insolites sur des images de paysages ou planches anatomiques par exemple.

Voilà pour la carte de visite, passe générique pour désigner notre homme.

Daniel Isaak Feinstein est né le 27 mars 1930 en Roumanie. Après l'assassinat de son père lors d'un pogrom en 1941, toute la famille a émigré en Suisse et pris le nom de Spoerri. Spoerri vit désormais en Autriche dans un ancien monastère.

On qualifie sa démarche de dadaïste, puisqu'il affirme que l'art est dans tout et que tout peut devenir art, et lui-même s'est associé aux Nouveaux Réalistes à Paris  au moment de leur formation en 1960. C'était l'époque des Tinguely, Niki de Saint-Phalle et autre Klein. On connait moins en France ses autres "amis", confrères et compères tels que Dieter Roth, Luginbühl, Thomkins, Gerstner et Meret Oppenheim.

Sur une propriété de cinq hectares en Italie il a fait installer les œuvres de ses amis, et ouvert un centre touristique et culturel appelé le Giardino. 

Beaucoup sont morts, même son grand ami Topor. Ne reste que lui, vaillant gardien d'un art plus concret que conceptuel, plus poétique que bavard.

Comme Arman, Nouveau Réaliste également, il a fait des objets sa matière première. Si l'accumulation était l'un des gestes d'Arman, Spoerri revendique celui de la collection. 

Il l'explique dans un livre qui réunit plusieurs entretiens avec Alexandre Devaux, chez Buchet Chastel, et l'on perçoit dans ses propos qu'il n'a rien perdu de la sa radicalité initiale. Entretien. 

Palette  - Daniel Spoerri
Palette - Daniel Spoerri / Daniel Sarfati

Etes-vous toujours aussi attaché aux objets  ?

Les objets me trouvent plus que je ne les cherche, ce qui m’intéresse, c’est une surprise, quand l'objet qui se présente à moi par hasard, s’intègre parfaitement à un tableau en cours. 

Je ne suis pas venu à Paris depuis longtemps, et si j'avais pu j'aurais aimé aller aux puces à Saint-Ouen. J'adorais faire ça avant. Désormais je le fais tous les samedis à Vienne.

Etes-vous poète finalement ?

J’ai voulu être un poète à 20 ans mais dans ma façon de m'exprimer avec des objets il y a une forme de poésie, parfois âpre et difficile à digérer. Quant au fait d'être artiste, on l'est par obligation et parce qu'on n'a pas le choix.

Vous souciez-vous de votre place dans l'histoire de l'art ?

Ah, vous savez, même là je viens de prendre un café [dans le Marais à Paris], et quelqu’un m’a reconnu. Ça doit être encore plus grave pour les stars. À Vienne on ne m'aurait  pas posé cette question. J'ai vécu dans un milieu d'artistes, la plupart sont morts, mais j'étais très bien dans cet univers. Moi je suis certain que je laisserai une trace car ma présence a changé quelque chose, comme celle de tout un chacun. Quand au monde, je ne peux rien y changer.  Je change peut-être un millième d’un centimètre de quelque chose.

Que l'on m'oublie ou qu'on se souvienne de moi, cela m'est égal. De toute façon ce sont les projets à venir qui m'intéressent

Comment va votre Giardino en Italie

Il y a 6 000 visiteurs par saison, ça me fait plaisir mais je le fuis car il y a trop de monde qui me reconnait.

Le Giardino permet de voir ma collection des œuvres offertes par mes amis, il y a 110 œuvres. Celle qui a ma préférence je crois c'est celle de Bernhard Luginbühl, qui avait été l'assistant de Tinguely, et qui est devenu un grand artiste.

Daniel Spoerri, L'instinct de conversation, entretiens avec Alexandre Devaux, aux Editions Buchet Chastel, collection Entretiens

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