John Perry Barlow a défendu l'idée d'un internet libertaire, utopique. A l'heure des fake news, du dark net, et de la censure en Chine ou ailleurs, sa déclaration d'indépendance du cyberespace est réécrite par Olivier Ertzscheid, chercheur français en sciences de l'information.

John Perry Barlow en 2010
John Perry Barlow en 2010 © Joi

John Perry Barlow est mort le 7 février à l’âge de 70 ans en Californie. Pionnier de l'internet libre,  poète et parolier du groupe The Grateful Dead, il a fait le trait d'union entre  contre-culture américaine et la Silicon Valley. 

En 1990 il crée l'Electronic Frontier Foundation avant de publier un texte fondateur pour les idéalistes du net :  la Déclaration d'indépendance du cyberespace. C'était en 1996 et son texte était calqué sur la déclaration d'indépendance des Etats-Unis. Il y annonce la création d'une civilisation de l'esprit. "Puisse-t-elle être plus humaine et plus juste que le monde que vos gouvernements ont créé", disait sa déclaration.

Barlow a également participé en 2013 à la création de la Freedom Press Foundation. L’ONGI, dont le conseil d’administration est dirigé par Daniel Ellsberg, l'homme qui révéla les  Pentagon Papers en 1971. Cette fondation a pour but de soutenir visant à défendre la liberté d’expression et la liberté de la presse.

L'autorégulation d'internet, une utopie

La déclaration précise qu'Internet se régule lui-même, avec ses propres codes et langages sociaux, basé sur l'éthique de réciprocité.   L'enjeu à l'époque était de se dégager des contraintes imposées par le gouvernement, et les Etats. Ce n'était pas d'échapper aux GAFA qui n'existaient pas. Pas question donc que les gouvernements viennent régenter cet espace de pensée et de liberté.

Extrait : Gouvernements du monde industriel, vous géants fatigués de chair et d’acier, je viens du Cyberespace, le nouveau domicile de l’esprit. Au nom du futur, je vous demande à vous du passé de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez pas de souveraineté où nous nous rassemblons.

Si Barlow a écrit son texte c'est parce qu'à l'époque on ne pouvait pas dire "Shit" sur le net, merde alors ! 

Le net a fait du chemin depuis 1996.  Aujourd'hui on s'y insulte copieusement,  et l'internet n'est pas que libre gratuit et sans frontière comme le rêvait Barlow. Il est aussi censuré en Chine, payant,  doublé d'un dark net, et la fin de la neutralité du net a été proclamée aux Etats Unis. C'est à dire qu'il n'y a plus de garantie d’un traitement égal des flux de données par les opérateurs.  Bref,  internet c'était mieux avant, du temps de papa Barlow ? 

Il y a encore des idéalistes qui croient en cet espace d'échange équitable . 

A l'annonce de la mort de Barlow, le chercheur français Olivier Erstzcheid a publié une nouvelle déclaration d’indépendance du cyberespace en s’adressant aussi aux  GAFA et à ceux qui espèrent faire la loi avec leurs algorithmes. Il y compare notamment l'attitude des industriels de la donnée à des pays colonisateurs d'autrefois. 

Olivier Erstzcheid : "Quand une technologie apparaît elle est assez vite détournée à des fins plus ou moins obscures, on est dans ce moment-là. L'utopie de Barlow a volé en éclat, maintenant nous sommes dans une étape nécessaire, maintenant il faut que les gens s'emparent de ce sujet car si on ne fait rien on risque d'entrer dans une forme de dystopie. La première chose que l'on peut faire, c'est à chaque fois que cela est possible, se détourner des GAFA au profit des logiciels libres et des moteurs de recherche plus respectueux de nos données privées". 

Extrait de la Nouvelle déclaration d'indépendance du cyberespace : Vos industries de données, de plus en plus totalitaires, se perpétuent en proposant des lois, en Amérique et ailleurs, qui prétendent décider de la parole elle-même dans le monde entier… Ces lois déclareraient que les idées sont un produit industriel comme un autre, pas plus noble que de la fonte brute… L'art, l'histoire, la vérité des peuples et celle des révolutions, rien n'échappe à l'arbitraire de vos décisions, de vos goûts, de vos propres pudeurs, et par-dessus tout de vos propres intérêts commerciaux et financiers. Dans notre monde, quoi que l’esprit humain crée peut être reproduit et distribué à l’infini pour un coût nul. L’acheminement global de la pensée doit désormais trouver d'autres chemins que celui de vos usines, d'autres ambitions que celles de vos carcans, d'autres légitimités que celles des rentiers et des banquiers de la culture qui sont vos portevoix autant que vos portefaix. 

Ces mesures de plus en plus hostiles et votre colonialité nous placent dans la même situation que ces amoureux de la liberté et de l’autodétermination qui durent rejeter les autorités de pouvoirs éloignés et mal informés. Nous devons déclarer nos personnalités réelles comme virtuelles exemptes de votre souveraineté, même lorsque nous continuons à accepter votre loi pour ce qui est de l'organisation de nos échanges pour préparer votre déchéance. Nous nous répandrons de nouveau à travers la planète, en dehors de vos murs, de façon à ce qu'aucune plateforme ni aucun algorithme ne puisse stopper nos pensées.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.