Ce jeudi, Facebook comparaît devant la justice française pour avoir bloqué le compte d'un utilisateur qui avait publié le célèbre tableau de nu de Gustave Courbet. Nouvel épisode d'une longue procédure judiciaire... et des polémiques entourant ce sulfureux tableau.

Le tableau de Gustave Courbet, lors de son installation au musée Gustave Courbet d'Ornans
Le tableau de Gustave Courbet, lors de son installation au musée Gustave Courbet d'Ornans © AFP / Sébastien Bozon

Facebook aura bataillé pendant cinq ans contre la justice française, à coups de recours et d'appels, pour tenter d'échapper à une audience. Mais en février dernier, la cour d'appel de Paris a tranché et décidé que la justice française serait bien compétente pour juger le réseau social, bien que celui-ci se cache derrière le droit américain. 

L'audience qui a lieu ce jeudi a donc un caractère inédit : Facebook va devoir répondre de la suppression du compte d'un enseignant français, le 27 février 2011. Celui-ci avait publié, sur son "mur", un article dont la photo était une reproduction du tableau de Gustave Courbet, L'Origine du Monde, représentation sans filtre d'un sexe féminin. Il n'a jamais pu récupérer son compte Facebook. Quelques semaines plus tôt, Facebook avait exclu de la même manière un utilisateur danois, avançant que ses règles d'utilisation interdisaient la représentation de la nudité.  

Ce jeudi, la directrice des Affaires publiques Europe du réseau social, Delphine Reyre, a déclaré que "_L'Origine du Monde est un tableau extrêment significatif, qui a parfaitement sa place sur Facebook_. Il nous tient à coeur que Facebook continue à être un lieu d'accès à la culture". 

Si la controverse présente un caractère aussi important qu'inédit dans la définition de la liberté d'expression sur les réseaux sociaux (la nature d'œuvre d'art doit-elle passer devant la représentation de la nudité), elle ajoute une pierre à la légende de l'Origine du monde, tableau à la réputation sulfureuse depuis sa naissance... sous le manteau.  

Un tableau tenu secret plus d'un siècle 

L'Origine du monde est un tableau si connu de nos jours qu'on a tendance à oublier qu'avant 1995, seule une poignée d'amateurs avaient pu le voir. Il n'avait jamais été montré dans un lieu public, excepté deux fois, en 1988, lors d'une exposition à New-York, et en 1992 à Ornans. Après son rachat par l'Etat français, son accrochage au Musée d'Orsay a lieu en 1995 – et fait, déjà, polémique

Mais avant cela, l'Origine du monde avait vécu heureux et caché pendant plus d'un siècle. Dès sa création, le tableau avait vocation à être caché. Commandé par le collectionneur turc Khalil-Bey, il intègre sa collection d'œuvres érotiques, montrées à un public averti, en 1866, aux côtés par exemple du Bain Turc de Ingres.  

Vendu par Khalil-Bey, il voyage de mains en mains, dissimulé derrière un autre tableau de Courbet, un paysage représentant le château de Blonay. Quand le psychanalyste Jacques Lacan le rachète en 1955, il le fait cacher derrière un nouveau tableau qu'il commande à son beau-frère André Masson : Terre érotique, à travers lequel on reconnaît les traits du modèle du tableau.  

Mystères, polémiques et détournements

Maudit, le tableau de Courbet ? Peut-être pas. Mais il est, c’est certain, entouré d’une aura particulière et mystérieuse, entretenue par le peu de connaissances que les historiens de l’art ont sur sa création. Si la plupart acceptent l’hypothèse que le modèle du tableau est Joanna Hiffernan, l’égérie de Courbet, rien ne vient formellement l’attester. Car la question qui subsiste aujourd’hui est de savoir si ce nu existe pour lui-même ou s’il s’agissait d’un fragment d’un tableau plus grand. Une thèse maintes fois avancée, et presque autant de fois déconstruite. 

Près de vingt ans après sa découverte par le grand public, l'un des événements qui ont permis au tableau d'entretenir son caractère sulfureux est l'action provoquée par l’artiste performeuse Deborah de Robertis : en 2014, après une action au cours de laquelle elle expose son sexe depuis le tableau, sa carrière artistique explose. Son casier judiciaire aussi : l’intervention n’était pas autorisée, l’artiste est interpellée pour exhibition sexuelle, mais n'a finalement pas été condamnée. Cette performance devient la première d’une longue série menée depuis par Deborah de Robertis.  

Plus de 140 ans après sa création, le tableau fascine et interroge toujours autant, jusque dans les hautes juridictions qui se pencheront sur son cas (et sur celui de Facebook) jeudi. Pourquoi ? Si l'on se fie à la note qui accompagne l'œuvre au musée d'Orsay : "Courbet s'autorise une audace et une franchise qui donnent au tableau son pouvoir de fascination. Mais grâce à la grande virtuosité de Courbet, au raffinement d'une gamme colorée ambrée, l'Origine du monde échappe au statut d'image pornographique".  

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