L'Origine du monde, c'est le titre du film réalisé par Laurent Lafitte, et c'est aussi, bien sûr le nom d'un fameux tableau de Gustave Courbet. Œuvre qui fut cachée pendant 125 ans et qui était, il n'y a pas si longtemps, interdite d'exposition sur Facebook.

L'origine du monde - Gustave Courbet
L'origine du monde - Gustave Courbet © AFP

Christine Durif-Bruckert écrivaine, chercheure en psychologie sociale et en anthropologie est l’auteure de Courbet, l'origine d'un monde aux éditions Invenit. Elle était l'invitée de "La Bande Originale" qui recevait Laurent Lafitte et Vincent Macaigne à l'occasion de la sortie du film qui a emprunté son titre à l'œuvre du peintre

1. Une œuvre de commande

Khalil-Bey, diplomate turco-égyptien, libertin et grand collectionneur de tableaux, notamment des nus, veut acquérir une œuvre de Courbet dont il a entendu parler : Le rêve, Vénus et psyché. Or ce tableau, Courbet l'a déjà promis, mais le peintre s'engage auprès du diplomate à lui 'faire la suite'. 

Et la suite, ce sera Paresse et luxure. Ainsi qu'un autre petit tableau, Courbet lui même disait 'un tablotin" : L'origine du monde.

Un tableau petit par la taille, mais immense par son histoire.

Paresse et Luxure - Gustave Courbet
Paresse et Luxure - Gustave Courbet © AFP

2. Couvrez ce sexe que je ne saurais voir

Le tableau reste caché pendant plus d'un siècle. Plusieurs fois, on perd sa trace. On sait qu'il a transité chez le baron Hatvani, le plus grand collectionneur hongrois de son temps. Il a possédé jusqu'à 800 œuvres d'art : El Greco, Tintoret, Manet, Picasso, Ingres, Cézanne, Renoir ornaient ses murs et, bien sûr Gustave Courbet, dont il acquiert deux autres toiles en 1913, Femme nue couchée et notre Origine du monde. 

Après avoir changé plusieurs fois de propriétaires il est acheté, en 1954, par Jacques Lacan. 

Ce dont on est sûr aujourd'hui, c'est que les propriétaires successifs ont tous maintenu la pratique du 'cache'. Chez Khalil-Bay, qui gardait le tableau dans sa salle de bain, il était dissimulé derrière un rideau vert. Chez Hatvani, un autre tableau de Courbet, Le Château de Blonay, recouvrait l'original. Tout comme chez Lacan qui le dissimulait derrière un paysage à double lecture peint par le surréaliste André Masson.

Pendant des années, L'Origine du monde n'a été vue que par une poignée de personnes qui étaient invitées dans des sortes de mises en scène très ritualisées qui consistaient à 'découvrir le tableau', au sens propre comme au sens figuré. 

3. Rumeurs, légendes et autres fake news

Mais qui est le modèle qui a accepté de poser pour Courbet ? 

Plusieurs noms ont circulé au fil des années : 

  • Joanna Hiffernan, compagne de Whisler puis maitresse de Courbet à l'époque où il peint le tableau. 
  • Jeanne de Tourbey, maitresse du commanditaire, Khalil-Bey.  
  • Constance Quéniaux, ex danseuse et elle aussi maitresse de Khalil-Bey 

Grâce au travail de Claude Schopp, on peut raisonnablement penser qu'il s'agit de cette dernière. En étudiant la correspondance entre George Sand et Alexandre Dumas fils, le chercheur est tombé sur cette phrase : "On ne peint pas de son pinceau le plus délicat et le plus sonore l’intérieur de Mlle Queniaux (sic) de l’Opéra..." 

Il semble qu'à l'époque tout le monde savait. Et si Dumas donne son nom dans cette lettre c'est plus par ressentiment envers Courbet à qui il reproche sa participation à la Commune de Paris.

Une photo ?

Dans sa correspondance Courbet évoque le fait de peindre d'après photographie. On sait aussi qu'il collectionnait les photos "licencieuses" qui circulaient à l'époque. Cliché dont le photographe Auguste Belloc s'était fait la spécialité. Les images de Belloc sont des sexes rigoureusement exposés entre les cuisses des femmes. Et le tracé préparatoire de Courbet, exécuté sans hésitation, pourrait être un dessin d’après photographie.

Mais où est la tête ?

L'une des rumeurs persistantes est celle qui veut que l'Origine du monde soit un fragment de tableau. D'où les hypothèses les plus farfelues autour de la partie manquante. La plus récente date de 2013. Un collectionneur, Johan de la Monneraye, a acheté trois ans plus tôt à un antiquaire parisien un portrait non signé représentant une tête de femme renversée qui, d'après l'expert qu'il a consulté correspond au reste du tableau de Courbet.

Les experts du musée d'Orsay ont rejeté cette théorie d'un tableau découpé en deux parties, en la qualifiant de "fantaisiste". Courbet a conçu sa composition sur un format standard de 55 × 46 cm, tel que le vendaient les "marchands de toile à peindre".

Ultime clin d'oeil

Constance Quéniaux n'a jamais parlé de ces éventuelles séances de poses avec Courbet. Lorsqu'elle disparait en 1908, une vente de ses biens est organisé à Drouot. Au milieu des tapisseries, des bronzes et autres gravures on trouve aussi un tableau de Gustave Courbet intitulé sobrement "Fleurs". On y voit des iris, des tulipes, des primevères, des camélias et au centre, une fleur avec une profonde corolle rouge épanouie et ouverte, tel un sexe de femme offert au regard des spectateurs.

Depuis 1994, c'est donc au musée d'Orsay que l'on peut admirer l'Origine du monde. Et même s'il fut un peu caché au début, il a aujourd'hui toute sa place au milieu des œuvres de Courbet présentées au Musée.

Thèmes associés