L'idéologie soviétique a, 70 ans durant, été nourrie par des générations d'artistes. Avec la fin de l'URSS, en 1991, l'art officiel n'est pas mort. L'utopie, elle, n'a pas survécu.

Extrait de la série Naissance d'un héros par Grisha Bruskin 1984
Extrait de la série Naissance d'un héros par Grisha Bruskin 1984 © Collection Centre Pompidou

En près de sept décennies, la dictature, la censure et la répression ont fait des millions de victimes en Russie. Mais 25 ans après la fin officielle de l'Union des Républiques socialistes soviétiques, enterrée en 1991, ils sont encore une majorité, leur président en tête, à estimer que la période soviétique n'est pas que négative.

Pour Vladimir Poutine, la disparition de l'URSS est une catastrophe de premier plan dans l'histoire du XXe siècle. Ce qui se joue pour les Russes en général, c'est le sentiment d'appartenir à un empire, qu'il soit rouge ou blanc. L'important demeure sa grandeur et son rayonnement.

Un travail pour tous, la conquête spatiale et ses héros comme Youri Gagarine, la victoire contre Hitler, les médailles d'or aux Jeux olympiques, voilà l'héritage historique et culturel. Un héritage qui s'inscrit dans une utopie partagée, portée dès le départ, dans les années 20, par les artistes.

Les artistes matérialisent l'utopie politique

Au début du siècle, les arts plastiques sont influencés par le constructivisme, la littérature et la musique par le futurisme. La plupart des artistes d’avant-garde russe accueillent la Révolution avec enthousiasme. Rodtchenko, Malevitch et d'autres espèrent inventer l'art pour un nouveau monde. A Paris, en 1925, Rodtchenko met en scène l’utopie la plus pure avec le pavillon soviétique de l'Exposition des Arts décoratifs.

Affiche signé Rodtchenko en 1924
Affiche signé Rodtchenko en 1924 © DR

D'autres inventent le "Proletkoult", la "culture prolétarienne", estimant qu'il faut appliquer les théories marxistes à la création artistique et qu'une organisation doit prendre en charge la création artistique issue du peuple. Trotski s'y oppose puisque l'art et la science seraient, selon les canons du marxisme, par essence "bourgeois". Ainsi toute tentative culturelle, même à but social ou idéologique, est vouée à entrer en dissidence. Le constructivisme par exemple a subi ce sort. Il a été un art officiel du régime soviétique avant de tomber en disgrâce. Le réalisme socialiste va s'imposer pour répondre aux exigences du régime.

Tableau de  Vassili Yefanov en 1936
Tableau de Vassili Yefanov en 1936 © ManuB - Creative Commons

La nostalgie nourrit la création

L'étrange Cité des Kabakov - maquette de l'exposition Monumenta 2014 à Paris
L'étrange Cité des Kabakov - maquette de l'exposition Monumenta 2014 à Paris © Ilya et Emilia Kabakov / ADAGP, Paris 2014

Autre tendance forte, l'art conceptuel, développé par le couple Kabakov. Ilia Kabakov présente une trajectoire emblématique. En 1959, Kabakov appartient à l'union des artistes soviétiques, ce qui lui permet d'avoir un atelier et un salaire corrects. Il y créé un "art officiel" alors que par ailleurs il fait les "dessins pour (lui)-même", et construit peu à peu son œuvre non officielle. Les Kabakov ont montré au Grand Palais, avec leur installation Une étrange cité, pour Monumenta 2014, comment les grandes visions du progrès, de la science et de l’élévation de l’homme ont mené à la catastrophe.

Dans les années 1970, un courant appelé "Sots Art" – version soviétique du Pop Art américain – apparaît. Le Sots Art puise dans la symbolique soviétique pour critiquer l’impérialisme des États-Unis et la propagande de masse. Mais dès que ses porte-drapeaux commencent à sortir des frontières de l'URSS, ils sont considérés comme des artistes nationaux.

Alexander Kosolapov : « Triptyque Malevich-Marlboro », 1985
Alexander Kosolapov : « Triptyque Malevich-Marlboro », 1985 © COLLECTION CENTRE POMPIDOU, MUSÉE NATIONAL D’ART MODERNE

Ils ont manipulé les symboles soviétiques comme Warhol a pu le faire avec ceux de la société de consommation. Arrivés à l'Ouest, ces artistes pétris d'ironie vis-à-vis du régime de Moscou, ont été finalement pris de nostalgie. Les piliers de leur création, la figure de Lénine par exemple, allaient-ils s'effondrer ?

L'art officiel a survécu à la fin de l'utopie

Monument pour la commémoration du 300e anniversaire de la flotte russe
Monument pour la commémoration du 300e anniversaire de la flotte russe © Clay Gilliland - Créative Commons

Dans la Russie d'aujourd’hui comme sous l’ère soviétique, Zourab Tsereteli par exemple, est considéré comme un artiste officiel. Il est l'auteur de statues en bronze dans un style pompier et ses oeuvres sont présentes lors de toutes les manifestations artistiques représentant la Russie. Lle régime de Vladimir Poutine inspire des créations artistiques comme l'ex URSS. Et, comme par le passé, les (nombreux) artistes qui ne glorifient pas la grandeur du régime sont déclarés dissidents et sérieusement malmenés.

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