De plus en plus de musées ou d’institutions culturelles françaises se tournent vers les particuliers pour financer la restauration ou l’acquisition de nouvelles pièces. Désir d’impliquer le grand public ou simple besoin de pallier le manque de financements ?

L'exemplaire Du côté de chez Swann que la BnF souhaite acquérir.
L'exemplaire Du côté de chez Swann que la BnF souhaite acquérir. © BnF

En plein reconfinement, la Bibliothèque nationale de France fait le pari de lancer un appel aux dons de particuliers : elle organise une campagne de financement participatif afin d’acquérir un exemplaire de l’édition originale de Du côté de chez Swann, de Marcel Proust. Un exemplaire unique, puisque c’est celui que l’auteur avait offert à son amie Marie Scheikévitch, accompagné d’une lettre-dédicace longue de huit pages, rédigée en 1915. 

Pour cette acquisition auprès d’un collectionneur particulier, la BnF a besoin de récolter 350.000 euros : 250.000 via cette levée de fond de particuliers, 100.000 via du mécénat d’entreprise. L’ouvrage sera ensuite exposé au public lors de l’exposition Proust que la BnF présentera à l’automne 2022, pour commémorer le centenaire de la mort de l’écrivain.

89 millions d'euros avec le Loto du patrimoine

La BnF est loin d’être la seule à faire appel au public pour récolter des fonds. Ce système de mécénat participatif, depuis plusieurs années, se généralise dans les musées, les bibliothèques et autres institutions culturelles françaises, des plus petites aux plus prestigieuses. La Bibliothèque nationale de France organise d’ailleurs une grande campagne de dons depuis quatre ans, pour achever la rénovation de son site Richelieu, dont le chantier est toujours en cours. À ce jour, cette campagne a permis de lever 1,7 millions d'euros

On se souvient évidemment de l’élan de générosité inégalé qui avait émergé après l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris en avril 2019 : à peine 24 heures après le début de l’incendie, la Fondation du patrimoine avait réuni plus de quatre millions d’euros. Depuis trois ans, le Loto du patrimoine a permis de récolter 89 millions d’euros pour 509 projets de rénovation répartis sur tout le territoire. 

Adoptez un banc ou un tilleul à Versailles

En France, ces mécénats participatifs ne sont pas nouveaux. La genèse remonte en 1999, à Versailles, où l'opération "Adoptez un arbre" avait permis de replanter 10.000 arbres après la tempête. Fort de ce succès, le château de Versailles a depuis multiplié ces appels aux dons. Moyennant 1.500 euros, vous pouvez ainsi adopter un tulipier de Virginie, pour aider la restauration du bosquet de la Reine. Le château propose aussi au public d’adopter une statue des Jardins de Versailles, un tilleul du parc, un buste de la cour de Marbre ou un banc du Théâtre d’eau. 

Le recul des financements étatiques les contraint à développer leurs propres ressources

"Avec une fréquentation qui a chuté de 80%, les ressources propres de l’Etablissement se trouvent considérablement affectées", indique le château de Versailles. "Le recul des financements étatiques les contraint à développer leurs propres ressources, à rechercher des partenariats privés qui s’accompagnent de profonds bouleversements de leur mode de financement. En 2000, la participation de l’Etat du budget du Louvre était de 73 %, en 2015, elle s’élève aux environs de 50 %", écrit Corinne Baujard, professeure en Sciences de l’éducation à l’Université de Lille, dans un article : "Il apparaît que dans un contexte économique difficile, les campagnes d’appels aux dons obtiennent un accueil favorable du mécénat des visiteurs."

Un million d'euros pour les Tuileries

Le Louvre, en ce moment, propose via son opération "Tous mécènes" de replanter la Grande Allée des Tuileries, dont la perspective mène à la pyramide du musée. Le musée cherche à réunir 1 million d’euros avant le 15 janvier 2021. La Grande Allée restaurée doit être inaugurée au printemps prochain. "Quel que soit le montant de votre don, votre soutien sera décisif", insiste la campagne. 

"Tous les dons sont les bienvenues, du plus petit au plus gros, toutes les participations sont essentielles", confirme Pierre Clamaron, du service communication de la BnF. La preuve : en 2014, l’opération "1 euro pour 1 Rodin" du musée Rodin de Paris, lors de laquelle le visiteur pouvait ajouter un euro supplémentaire à son billet d’entrée pour enrichir les collections, avait permis de récolter plus de 30.000 euros.

Au CAPC de Bordeaux, en complément du billet d’entrée, on joue aussi la carte du micro-don : vous pouvez faire un don de 3 euros  pour contribuer à l’acquisition d’une œuvre par le musée. Le concept du "Ticket Mécène" a d’ailleurs été repris par le Musée des Beaux-Arts de Chartres.

D’une mission de transmission des savoirs patrimoniaux, on passe à une volonté d’établir une relation d’échange avec le public

L’intérêt de ces mécénats participatifs, outre l’aspect financier, réside aussi dans l'implication du public. "D’une mission de transmission des savoirs patrimoniaux, on passe à une volonté d’établir une relation d’échange avec le public", décrit encore Corinne Baujard. Ces "nouveaux usages les transforment en acteurs qui s’insèrent dans de nouvelles capacités de réappropriation des objets".

Certaines vont plus loin que d’autres : la restauration de l’Atelier du Peintre de Gustave Courbet, au Musée d’Orsay, a ainsi eu lieu en public en 2014, à l’intérieur d’une enceinte transparente visible aux yeux de tous les visiteurs. La campagne de financement participatif avait permis de récolter 155.374 euros auprès de 1335 donateurs, en 80 jours.

Essor des plateformes participatives

Le développement des plateformes en ligne comme Ullule, MyMajorCompany, Babeldoor, Culture time, Dartagnans ou Kisskissbankbank rendent ce genre d’initiatives de plus en plus populaires et faciles à mettre en place. D’autres institutions culturelles, plus modestes, peuvent y accéder. Ainsi, le musée des Beaux-Arts de Rouen a lancé un financement participatif de 15.000 euros pour restaurer une frise viking, le musée des Augustins de Toulouse a récolté plus de 16.000 euros pour acquérir un portrait en pied en terre cuite du sculpteur François Lucas et le musée des Sciences naturelles d’Angers a lancé une cagnotte en ligne pour créer "Vorax", la maquette grandeur nature d’un plésiosaure. Le musée Bernard d'Agesci à Niort cherche de son côté des dons pour la restauration de son Apollon du Belvédère.

Mais à quel prix ? "Il s’agit d’une réponse au manque de ressources publiques, au risque de mettre les musées dans une situation de dépendance à l’égard des mécène, estime Corinne Baujard. Les Musées de France s’exposent à des logiques philanthropiques au détriment des valeurs scientifiques".

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.