L'écrivain Chantal Thomas fait paraître cette semaine "East Village blues". Pour son passage dans "Boomerang", elle a écrit un texte inédit pour offrir aux auditeurs. Aléas de l'antenne oblige, elle n'a malheureusement pas eu le temps de le lire en direct… Découvrez donc ici son "Détour par l’Upper West Side" !

New York la nuit
New York la nuit © Getty / Keystone

Chantal Thomas :

"Dans la suite de mes pérégrinations, j’ai déménagé de l’East Village à l’Upper West Side. C’était passer dans un monde très différent. L’Upper West Side, son parc étiré le long de l’Hudson River, ses hauts buildings, dont le caractère solide se retrouvait dans l’habillement des habitants, allaient me livrer un autre pan de l’histoire de New York. Non plus, comme dans l’East Village, celle d’une pauvreté sans pitié et des âpres conditions de vie des immigrés, auxquels s’étaient mêlée une vague d’artistes désargentés, mais celle d’un enracinement réussi, d’un travail qui a du sens, avec d’agréables excursions dans le monde de l’art. Beaucoup de musiciens, d’ailleurs, habitaient le quartier. Ils se regroupaient afin de faire front aux plaintes provoquées par leurs exercices. Ainsi, maintenant lorsque je me hâtais vers ma nouvelle adresse, je ne percevais plus les explosions sonores des multiples fêtes trouant la nuit. J’entrais dans un espace plus tranquille, où flottaient dans les rues des notes de piano, les vocalises d’une soprano, des voix d’enfants. Dans l’appartement même l’une des cinq colocataires, Vivian, une danseuse, pratiquait le chant. Des airs de Cosi fan tutte circulaient de chambre en chambre. Je poursuivais mon apprentissage de New York sur fond d’allegro mozartien.

Pour être d’allure plus cossue, l’Upper West Side, dans les années 70, était comme toute la ville dans un état de déréliction. Le soir, le long de Broadway, s’alignaient, couchés les uns à côté des autres, de nombreux sans abris. Je hâtais le pas jusqu’à la portion, où, de West End Avenue à Riverside Drive, un gardien privé arpentait le trottoir. Nelson était toute cordialité, de plus en plus au fur et à mesure que se vidait sa fiasque de whisky. Il m’accompagnait jusqu’à la porte de l’immeuble et, quand le temps le permettait, nous restions un moment debout à philosopher sur les variations de l’existence. Nelson avait commencé comme garçon d’écurie dans un ranch d’Arizona, puis il avait été serveur dans une boite à Atlanta, d’où il avait été promu garde du corps d’un homme d’affaires. Avec ce nabab, il avait été à Hong Kong, Paris, Sydney, Singapour… Au retour d’un voyage, il s’était marié, le cirque des petits boulots avait repris… et, comme ça, dans la foulée, cinq enfants étaient nés. Il hochait la tête et contemplait avec étonnement le petit morceau de rue et de nuit, désormais son domaine. 

Au creux de l’hiver, lorsque, malgré le sel répandu sur les trottoirs, le sol restait glissant et que, aux grands froids, les branches nues des arbres étincelaient d’une gangue de glace, nous n’échangions plus avec Nelson que des hello ! de nos mains gantées. La soudaineté merveilleuse du printemps de la côte Est, en nous rendant la douceur de l’air, aurait dû nous permettre de reprendre le fil de nos considérations nocturnes, mais Nelson était devenu taciturne, et puis il avait disparu". 

Aller plus loin           

🎧 ECOUTER | Chantal Thomas au micro d'Augustin Trapenard dans Boomerang

📖 LIRE | East Village blues de Chantal Thomas

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