Le penseur français André Comte-Sponville était l'invité de "Boomerang". Au micro d'Augustin Trapenard, il a choisi de lire aux auditeurs un texte inédit, "L'anti-utopie", à retrouver ici.

Le philosophe André Comte-Sponville, décembre 2019
Le philosophe André Comte-Sponville, décembre 2019 © Maxppp / OUEST FRANCE

Le texte inédit de André Comte-Sponville

2 min

Boomerang - La Carte blanche d'André Comte-Sponville

Par André Comte-Sponville

"Prenant un peu de recul, mais prospectif. Imaginons le monde dans 200 ans. 

Il n'est pas impossible qu'aucune démocratie dans deux siècles n'existe plus nulle part, qu'il n'y ait plus dans le monde entier que des dictatures, des États totalitaires, militaires ou mafieux qui auraient supprimé toute liberté d'expression, toute élection, toute manifestation, toute grève, enfin, qui renierait indéfiniment par la violence, le bourrage de crâne, la terreur.

Songeons alors aux quelques démocrates qui subsisteraient clandestinement, ici ou là, qui se réuniraient peut-être parfois en secret. Lorsqu'ils penseraient au début du XXIe siècle, par exemple en France. Ils y verraient une époque merveilleuse où la presse était libre, où des débats contradictoires se multipliaient sur les chaînes d'information, où les réseaux sociaux pullulaient hors de tout contrôle ou peu s'en faut, où l'on pouvait voter contre le pouvoir en place, le renverser tous les cinq ans, manifester et faire grève pendant des semaines, se moquer du chef de l'État, appeler même à l'insurrection.

Cette époque qui leur paraîtrait rétrospectivement tellement enviable. L'une des plus libres que l'humanité ait jamais connue, c'est la nôtre. 

Cela n'empêche pas les souffrances, les difficultés et les inquiétudes, qu'elles soient écologiques ou sociales. Mais celles-ci, à l'inverse, ne doivent pas masquer la chance qui est la nôtre de vivre en paix dans une démocratie. 

Bref, ce que je veux suggérer par cette espèce d'anti-utopie, c'est que ce n'était pas mieux avant. On vivait moins bien et la parole était moins libre sous de Gaulle que sous Macron et que ça pourrait être bien pire demain ou après demain. 

Raison de plus pour veiller sur la démocratie comme sur la prunelle de nos yeux. Elle est notre bien commun et plus précieuse pour tout démocrate que ce qui nous oppose. 

Je me méfie des utopies qui font mépriser le présent. Puisse cette anti-utopie nous réconcilier avec lui et les uns avec les autres, non en supprimant les conflits qui font partie de la démocratie, mais en réduisant un peu la haine".

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - Dans Boomerang, André Comte-Sponville  au micro d'Augustin Trapenard

📖 LIRE - Cahier Comte-Sponville, de L'Herne, dirigé par François L’Yvonnet

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