On associe souvent les sorcières à l'époque médiévale... à tort. Face cachée de la Renaissance, c'est pendant cette révolution considérée comme humaniste, rationnelle et éclairée que la chasse aux sorcières fait rage ! Comme s'il fallait "tuer la femme" pour créer "l'homme moderne"...

“La sorcière”, huile sur toile de Jean-François Portaels Vilvorde, 1818
“La sorcière”, huile sur toile de Jean-François Portaels Vilvorde, 1818 © Getty / Fine Art Images/Heritage Images

« Les sorcières ne sont pas l'affaire du Moyen Âge mais de l'époque moderne. » Voici ce que glissait Michel Pastoureau, grand historien français des couleurs, des emblèmes et des animaux, dans une émission consacrée à la peur du loup. Des mots qui nous rappellent qu'il y a quelques semaines à peine, Mona Chollet, invitée pour son ouvrage Sorcières, la puissance invaincue des femmes aux éditions La Découverte énonçait également que ce n'est véritablement que sous la Renaissance que la chasse aux sorcières eu réellement lieu.

Mona Chollet avait déjà rédigé un essai féministe Beauté Fatale, les nouveaux visages d'une aliénation féminine aux éditions Zones, en 2012, et dans Sorcières, elle s'attaque une fois de plus aux stéréotypes sur la puissance et la dangerosité des femmes, cette fois-ci autour du mythe de la sorcière. Invitée d'Antoine de Caunes pour Popopop, elle rappelle que le monde occidental associe depuis longtemps les sorcières au sombre Moyen Âge, à tort, alors que c'est pendant le temps glorieux et « humaniste » de la Renaissance que des dizaines de milliers de femmes furent exécutées, accusées de sorcellerie.

“Vieille femme filant (sorcière ou fée)”, gravure de Hans Holbein le Jeune, en 1547.
“Vieille femme filant (sorcière ou fée)”, gravure de Hans Holbein le Jeune, en 1547. © Getty / Ann Ronan Pictures/Print Collector

Les sages-femmes et les guérisseuses en ligne de mire

Halte aux idées reçues, au Moyen Âge, les femmes soupçonnées de sorcellerie n'étaient pas persécutées, elles étaient simplement mises au ban de la société. Considérées comme de pauvres folles, elles n'inspiraient rien de plus que de la pitié. La naissance des procès en sorcellerie accompagna en revanche l'établissement de la justice civile, comme s'il eut fallu un premier bouc émissaire pour essuyer les plâtres... Les procès en sorcellerie débutent au XVe siècle (dans les années 1430) et se développent majoritairement au XVIe et au XVIIe siècle (entre les années 1560 et 1630). Entre 1430 et 1630, le continent européen a connu 110 000 procès en sorcellerie, dont 48% se sont soldés par une condamnation à mort. Et c'est sans compter les exécutions privées et les lynchages...

Inquisition espagnole : interrogatoire d’une femme accusée de sorcellerie
Inquisition espagnole : interrogatoire d’une femme accusée de sorcellerie © Getty / Bildagentur-online / UIG

Pour comprendre pourquoi autant de femmes furent persécutées en Europe, il faut revenir à l'identité de ces « sorcières ». Dans les foyers sans enfants, la femme était communément accusée de sorcellerie car l'impuissance de l'homme était inconcevable à l'époque. Mais la majeure partie des « sorcières » étaient en réalité des sages-femmes et autres guérisseuses. Elles étaient pourchassées car elles détenaient une pharmacopée et des savoirs ancestraux que les théologiens, qui tentaient, en pleine Renaissance, d'établir les fondements de la science et du savoir, ne reconnaissaient pas.

Comme l'écrit Esther Cohen, docteur en philosophie, dans son livre Le Corps du diable, philosophes et sorcières à la Renaissance aux éditions Léo Sheer : « Au nom de la science, la rationalité occidentale éradique les figures de l'altérité. » En effet, la Renaissance fut aussi le moment où les penseurs de l'époque balayèrent toutes les croyances et la culture médiévale afin de revenir aux fondamentaux de la culture antique... qui fut érigée comme « culture classique ». Dans cette révolution culturelle et intellectuelle, également qualifiée d'« Humanisme », l'homme est remis au centre. Mais c'est de l'homme (petit h) dont on parle, pas l'Homme... Et toutes les femmes détentrices d'un certain savoir, et par extension d'un certain pouvoir, furent persécutées. Toutes les pratiques médicinales des guérisseuses et des sages-femmes furent qualifiées de « magiques » ou relevant de la superstition. Des qualificatifs qui ouvraient dès lors la porte aux persécutions car les sorcières devenaient des « hérétiques ». Magique n'est pas « saint », superstition n'est pas « religion » et ces femmes sont ainsi automatiquement liées au Malin et deviennent « sorcières ».

Sorcières cuisinant de jeunes enfants (gravure de 1608) © Historica Graphica Collection / Heritage Images / Getty Images. Cuisine de sorcières (attribué autour de 1600)
Sorcières cuisinant de jeunes enfants (gravure de 1608) © Historica Graphica Collection / Heritage Images / Getty Images. Cuisine de sorcières (attribué autour de 1600) © Getty / Ashmolean Museum / Heritage Images

Un temps de grands malheurs, où les sorcières jouaient les boucs émissaires

Mais cela suffit-il à brûler des êtres humains ? Non mais la fin du Moyen Âge s'accompagna également d'une période de calamités : plusieurs épisodes de peste, mais également des hivers très froids, des inondations, des sécheresses... En France par exemple, la population était en pleine expansion mais la production agricole stagne à cause de manque de progrès techniques notables. Le pays connait alors de nombreux épisodes de famine. Dès lors, pour certains penseurs de l'époque, la concordance de tous ces événements ne pouvait s'expliquer que par une seule chose : la main du Diable. Et ces manifestations démoniaques ne pouvaient se faire que par l'intermédiaire... des femmes évidemment.

Procès en sorcellerie : une femme accusée de sorcellerie s’en remet à Satan pour la sauver (1692)
Procès en sorcellerie : une femme accusée de sorcellerie s’en remet à Satan pour la sauver (1692) © Getty / MPI

L'époque fut aussi très marquée par une crise sociale européenne : la guerre de Trente Ans. En France de nombreuses guerres féodales détruisirent les champs sans oublier le pillage des récoltes par les compagnies, des hordes de chevaliers peu scrupuleux... Puis les guerres de religion se succédèrent les unes aux autres, opposant catholiques et protestants... Sans oublier le développement de l'économie monétaire et du salariat, qui amena dans un premier temps, à la paupérisation du peuple. Tous ces malheurs liés à la transition du système féodal à l'époque moderne ne se firent pas sans plonger le peuple dans une certaine misère qui fit gronder encore plus la contestation...

Dans cette période de profonde instabilité, quelques jacqueries éclatèrent (des révoltes paysannes). Les tranches de la population impliquées prenaient irrémédiablement l'habitude de se réunir pour organiser ces protestations et ces réunions furent cristallisées dans l'imaginaire du sabbat des sorcières. Face à la rébellion du peuple, les magistrats établirent dès lors les premiers procès contre les sorcières, afin de canaliser cette vague contestataire contre un bouc émissaire et mater la population, en dissuadant par la même occasion toute nouvelle tentative de rébellion, face à la menace du procès et du bûcher.

Sabbat des sorcières (dessin attribué aux environs de 1650)
Sabbat des sorcières (dessin attribué aux environs de 1650) © Getty / Hulton Archive/Getty Images

Chasse aux sorcières et émergence du monde rationnel et éclairé

L’avènement des procès en sorcellerie concorda également avec le développement de l’écriture juridique et des manuels pour établir les premières règles et procédures juridiques. En France, le juriste, économiste et philosophe Jean Bodin écrivit un guide à l'intention des tribunaux, De la Démonomanie des sorciers (trouvable aux éditions Droz), en 1580. Il réclamait notamment les peines les plus sévères contre toute personne accusée de sorcellerie. À Nancy et dans ses alentours, le procureur général Nicolas Rémy consigna plus de 900 procès et séances de torture en 15 ans et condamna plusieurs centaines de personnes au bûcher pour satanisme. Dans la région de Saint-Claude, le juge Henry Boguet, surnommé le "brûleur féroce", il condamna quant à lieu 1 500 personnes au bûcher, mais détecta également neuf cas de lycanthropie et rédigea plusieurs ouvrages de démonologie, dont le manuel Instruction pour un juge où il lista 70 cas de procès de sorcellerie et la conduite juridique à adopter.

Épreuve de l'eau, si l'accusée ne se noyait pas elle était reconnue comme sorcière, Angleterre, XVIIe s. © Culture Club / Getty. Anneken Hendricks, brûlée vive à Amsterdam le 10 novembre 1571.
Épreuve de l'eau, si l'accusée ne se noyait pas elle était reconnue comme sorcière, Angleterre, XVIIe s. © Culture Club / Getty. Anneken Hendricks, brûlée vive à Amsterdam le 10 novembre 1571. © Getty / Gravure de Jan Luyken / Universal History Archive, UIG

Les bûchers et les persécutions des sorcières sont donc un autre visage de cette Renaissance, que le cliché voudrait resplendissante, rayonnante, lumineuse et éclairée... La chasse aux sorcières se fait dans les coulisses de l'Humanisme naissance, de l'émergence de la raison et du monde rationnel moderne. Cette idée de la barbarie, comme sœur jumelle de la raison, a notamment été théorisée par René Girard, anthropologue, historien, philosophe, académicien français, et l'illustre auteur de La Violence et le Sacré aux éditions Grasset en 1972, a beaucoup travaillé sur l'anthropologie de la violence et du religieux et a beaucoup théorisé l'idée du mécanisme « victimaire » ou « de la victime émissaire ». Une réflexion que l'on peut retrouver résumé en une formule dans son ouvrage Quand ces choses commenceront… de 1996 : « S'il y a un ordre moral dans les sociétés, il doit être le fruit d'une crise antérieure, il doit être la résolution de cette crise. » Aujourd'hui, de nombreux historiens et philosophes s'accordent à penser que la chasse aux sorcières était en quelque sorte le prix à payer pour la naissance du monde moderne, rationnel et éclairé, comme s'il eut fallu tuer les femmes anciennes pour créer l'homme nouveau...

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