Les critiques du Masque ont apprécié ce livre totalement à contre-courant. Il raconte la conversion au catholicisme d'un homme qui partait au départ enquêter sur Xavier Dupont de Ligonnès, et met en lumière un parent de l'auteur passé par le même parcours.

Thibault de Montaigu en 2010
Thibault de Montaigu en 2010 © Getty / Ulf ANDERSEN/Gamma-Rapho

La présentation par Jérôme Garcin : 

"Couronnée par le prix de Flore, La Grâce de Thibault de Montaigu est paru chez Plon. Au départ, l’auteur voulait écrire sur Xavier Dupont de Ligonnès. Mais à Buenos Aires alors qu'il était expatrié et en dépression, une psy lui avait préconisé, en guise de thérapie, de mener une enquête sur ce criminel en cavale. 

Il s'y est donc attelé. Puis sur les traces de Ligonnès, il s'est retrouvé dans une abbaye bénédictine près de Carpentras, où il a eu la révélation. Pour l'ancien jet-setteur et athée farouche, voici que Dieu existait.

Il a alors cessé de poursuivre Ligonnès et a mis ses pas dans ceux de son oncle paternel, Christian de Montaigu aujourd'hui disparu. Ce noceur homosexuel avait également quitté les nuits parisiennes pour devenir prêtre franciscain dans le Nord, puis dans la banlieue ouvrière du Havre". 

J'ai essayé, écrit Thibault de Montaigu, d'approcher au plus près ce miracle qui fait surgir la lumière au plus profond de la noirceur'.

Jean-Claude Raspiengeas : « "La Grâce", un livre à contre-courant »

"C'est typiquement le livre à contre-courant. Ce récit d'une conversion foudroyante n’est absolument pas dans l'air du temps. La quête de Ligonnès est assez anecdotique. C'est surtout un récit formidable, et un grand livre, sur la conversion. 

La Grâce est un témoignage capital sur ce genre de miracle qui tombe sur certains. Tous les récits de conversion se ressemblent, comme ceux sur les expériences de mort imminente. Ces témoignages de conversions soudaines de personnes qui ne s'y attendaient absolument pas et qui sont terrassées par ce qu'il leur arrive, sont semblables. Même ceux qui la combattent en disant : 'ce n’est pas possible, je ne peux pas aliéner ma liberté à ça !

Il y a, en plus chez Thibault de Montaigu, la forme mouvementée de son introspection.

S'ajoute chez lui le fait de s’accrocher à cet oncle qui lui sert de guide. Ensemble, ils ont partagé à peu près la même condition de noceurs. Thibault de Montaigu dit 'je croyais m'épanouir dans la transgression' et il rentre dans religion. 

Son enquête pour essayer de se caler sur les pas de son oncle est absolument formidable. C’est même très beau. Il y a la façon dont on suit l'ombre de Saint-François. Cette enquête sur cet oncle est l'illustration par l'exemple des trois vertus théologales : la foi, l'espérance et la charité, les vertus auxquelles s'astreignait son oncle et qui n'est pas tout à fait à lui. 

A la fin du livre, on voit bien qu'il est encore secoué. Thibault de Montaigu est illuminé, toujours aujourd'hui. Mais il ne craint pas de s'exposer au scepticisme et au nihilisme contemporain. Le grand doute plane dans ce livre ce qui le rend tout à fait intéressant : et si Dieu n'existait pas ? Alors qu'il a rempli son livre de la croyance, Thibault de Montaigu offre la perspective d'un gouffre : 'Et si Dieu n'existait pas ?'"

Michel Crépu : « Ce livre est l’un des plus étonnants de cette rentrée » 

"J’ai été très sensible à ce récit de conversion. Et Thibault de Montaigu réussit là où Joncour dans Nature humaine (un autre livre évoqué dans l’émission) n'a pas su faire. Avec Joncour, on reste dans la sociologie d'époque et les statistiques sur les mouvements paysans. 

Là, on est en face de quelque chose de profondément proche de Bernanos, ou de Bataille. Georges Bataille, c'est la grande confrontation du sexe avec la mort. Ce livre est l’un des plus étonnants de cette rentrée, parce qu'il fait sentir cette espèce de vertige à la suite de ce personnage fascinant, Christian." 

Arnaud Viviant : « Pour moi, un grand livre sur la psychanalyse » 

"Même si je suis membre du Prix de Flore, mais je n'ai pas voté pour lui. J'ai voté pour le livre d’Alexandre Labruffe, Un Hiver à Wuhan qui, en dépit de son titre, est le livre sans doute le plus désopilant de cette rentrée littéraire. Cela dit, je fais corps avec mon jury.

La Grâce est une lecture extrêmement agréable, notamment toute l'histoire de son oncle. Et ce moment passionnant lorsqu’il devient franciscain. Et ce passage où avec quelques franciscains à Bordeaux avec une visite d'Alain Juppé qui leur amène des croissants… La manière dont il va avoir des difficultés dans l'ordre franciscain est tout à fait remarquable et passionnant.  

Mais j’ai deux réserves. Je suis un petit peu sceptique, c'est le moins qu'on puisse dire, sur l'idée de sa conversion. C'est vraiment pour moi un grand livre sur la psychanalyse. Il était en Argentine, dont on sait que c'est le grand pays aujourd'hui de cette pratique. Il est en dépression. Il va voir une psychanalyste qui lui dit 'Commence à chercher, tu vas trouver'. Il part sur l'histoire de Dupont de Ligonnès. Il se rend dans cette abbaye où, soi-disant, Ligonnès serait passé pendant sa fugue. Un monastère qui a aussi abrité autrefois Paul Touvier, Dieu reconnaîtra les siens ! Et à ce moment-là, comme Claudel derrière un pilier de Notre-Dame, il reçoit la grâce. Là, Montaigu écrit qu'il est littéralement déchiré. J'ai envie de dire que s'il avait été littéralement déchiré, il ne serait pas là pour le raconter ! L'intéressant dans cette phrase est que, grâce à cette psychanalyste argentine, il va avoir quand même trois choses : 

1. Il va trouver Dieu. 

2. Il va trouver le sujet de son bouquin.  

3 Il va obtenir le prix de Flore  

Je dis : "Bravo la psychanalyse !'"  

Olivia de Lamberterie : « Un enjeu littéraire quasi impossible de vouloir mettre des mots sur quelque chose qui est au-delà des mots »

"J’ai trouvé La Grâce fascinant. D'abord parce que c'est un enjeu littéraire quasi impossible de vouloir mettre des mots sur quelque chose qui est au-delà des mots, au-delà du verbe, pour reprendre un langage religieux. 

C'est quand même assez costaud comme ambition de raconter ce qui se passe au-delà de la raison.

Et je trouve que Thibault de Montaigu le fait très bien grâce au personnage de son oncle. Avec ce personnage, on peut penser qu'à partir du moment où la grâce vous tombe dessus, la vie est un champ de coquelicots. Or, pas du tout. Et notamment avec l'histoire du franciscain. 

C'est un livre et un destin extrêmement douloureux. Il a une formule assez drôle pour le qualifier cet homme, Christian de Montaigu, cet aristocrate, il le décrit en disant 'qu'il sentait la veste en velours', qu'il travaillait avec Günter Sachs, le mari de Brigitte Bardot, qu'il gagnait très bien sa vie, et avait une assez haute idée de lui-même. Et même lorsqu'il devient un prêtre et un franciscain, il est toujours dans cette espèce de volonté d'avoir une vie exceptionnelle. 

Mais le plus beau moment est comment il découvre la grâce. Il part en Espagne avec ses parents. Il s'arrête pour pisser sur un coin de route. Et la foi lui arrive dessus. Mais cet homme, et c'est très intéressant, est resté marqué par son péché d'orgueil. Tout franciscain qu'il était, il se voyait comme quelqu'un qui avait un destin exceptionnel. 

Quand il va comprendre alors qu'il est assez orgueilleux que finalement, ce que Dieu lui demande, c'est tout le contraire, c'est de vraiment chérir une vie minuscule. 

Les Franciscains vont bien le casser ! Et quand il dit qu'il est déchiré lorsqu'il reçoit la grâce. Il l'est parce que la grâce n'est pas comme une ardoise magique avec ta vie d'avant. Thibault de Montaigu explique très bien le problème. Il s'agit de faire cohabiter le garçon d'avant avec celui qui a eu la révélation. Le vieil homme et le moine. Je trouve que c'est très douloureux, très subtil et assez beau."

Avec vos critiques préférés : Olivia de Lamberterie (Elle) Jean-Claude Raspiengeas (La Croix) Michel Crépu (NRF) Arnaud Viviant (Transfuge) et Jérôme Garcin (L'Obs)