C’est une rengaine. Le français serait envahi, et s’appauvrirait à grande vitesse. Dans l’émission "Du vent dans les synapses", la linguiste Laélia Véron a donné une vision optimiste et vivifiante de la langue de Molière. A son rabougrissement éventuel, elle oppose sa vitalité.

La langue française en péril ?
La langue française en péril ? © Getty / Catherine Falls Commercial

La linguiste réagissait à un extrait de l'émission Répliques sur France Culture. L’écrivain Jean-Michel Delacomptée au micro d’Alain Finkielkraut y disait son inquiétude de la disparition de la langue. 

Jean-Michel Delacomptée : 

Je suis très frappé du fait que la littérature, qui est visible aujourd'hui, est globalement rabougrie. 

"Que notre langue, en tant que telle, puisse mourir, cela me semble évident. Il suffit de lire la plupart des livres mis en valeur. Il suffit d'écouter le discours général des médias. Il suffit de s'intéresser un tant soit peu à la langue des réseaux sociaux, à la langue écrite… En vérité, il suffit d'avoir un peu enseigné pour percevoir à quel point l'écrit de la langue est dans un état de déshérence fréquent, ce qui est tout à fait catastrophique."

La réponse de Laelia Véron

A rebours de ce discours, la réponse de la linguiste Laélia Véron : « Moi, je pense que ce sont les personnes qui tiennent ce genre de discours qui sont rabougries. C'est catastrophique que des gens puissent dire cela, sans vérifications scientifiques de leurs dires.

Jean-Michel Delacomptée a écrit un livre Notre Langue française en 2018. Il y fait des remarques générales sur la langue. Il confond son propre ressenti sur la société avec la réalité. Il a le droit d'être inquiet, de ne pas aimer vieillir. Mais il affirme des choses fausses. Pour donner un exemple, il dit que de son temps, les jeunes n'inventaient pas de nouveaux mots. C’est faux. Bien sûr qu'à son époque, les jeunes en imaginaient. Sous prétexte de défendre la langue française, des personnes déversent leurs fantasmes et leur haine des jeunes, des réseaux sociaux, des immigrés... Alain Finkielkraut n'est pas en reste quitte à dire absolument n'importe quoi sur la langue. Ils n'agissent pas par amour de la langue, mais s'en servent comme prétexte. »

Une inquiétude que l’on retrouve à toutes les époques

Laelia Véron poursuit : « Des gens qui s'inquiètent de ce que va devenir le français, on en retrouve depuis le XVIe siècle, ou presque. C’est toujours cette même idée avec comme cible récurrente : les jeunes. C'est une inquiétude que je peux comprendre. C'est normal qu'on ait l'impression que la langue nous échappe, que certaines évolutions inquiètent... Mais dire que le français va mourir alors qu'elle est une des langues les plus puissantes, et  qu'elle a plus de 300 millions de locuteurs francophones. C'est faux. »

Même chose sur l'orthographe

Il est également souvent question du niveau de l'orthographe qui se dégraderait. 

La linguiste Laélia Véron : « J'ai envie de demander à ceux qui ne veulent pas que l'on touche à "la langue de Molière" s'ils en sont vraiment certains. Si on prend cette fameuse "langue de Molière", orthographe s'écrit avec un "f". Dans des éditions du Misanthrope, on peut voir que l'orthographe des mots varient dans la même page. Il y a des tildes, et très peu d'accents circonflexes. La langue évolue. 

Pendant longtemps, on a distingué le fait d'écrire et de mettre l'orthographe, une distinction inhabituelle pour nous. L’orthographe était réservée à certaines personnes, les spécialistes, les imprimeurs... Peut-être même aussi aux académiciens. C'était une sorte de monopole, de privilège. Les écrivains ne se souciaient pas du tout de l'orthographe. Stendhal disait que c'était la "divinité des sots". 

Raymond Queneau : 

L'origine de l'orthographe, est une invention des maîtres imprimeurs pour que tout le monde ne soit pas imprimeur. C’est la défense d'un monopole de l'orthographe compliquée et difficile pour pouvoir monter dans les grades, dans des corporations d'apprentis maîtres. Quand on pense qu’en 1900 on pouvait être recalé au baccalauréat parce qu'on ne mettait pas de trait d'union ! 

Certains pour défendre ce monopole, l'ont complexifié. L'Académie disait qu'il fallait choisir à des variantes orthographiques qui permettaient de ne pas donner l'orthographe "aux ignorants et aux simples femmes". On appréciera ! »

La linguiste poursuit : « On croit toujours que ce sont les autres qui font des erreurs d'orthographe. En réalité, si je vous fais faire de petites dictées sur l'accord du participe passé avec des cas particuliers, vous ferez des fautes. L'orthographe est un capital culturel acquis parfois chèrement. C'est pourquoi certains, avec l'évolution naturelle de l'orthographe, ont l'impression qu'on va leur enlever quelque chose. 

Or, il ne faut pas confondre l'orthographe et la langue. Il faut distinguer dans l'orthographe, l'orthographe nécessaire à l'expression d'une pensée, par exemple celle qui va marquer des accords qui vont montrer des rapports entre les mots et des variantes orthographiques inutilement compliquées. Un exemple ? La répétition, ou non, des consonnes. En français, on a "honneur" avec deux "n" et "honorer" avec un "n". Cela n'a aucun sens. Cette complexité inintéressante sert seulement à freiner l'accès à l'écriture, et à la parole à certaines personnes. »

ECOUTER | Du vent dans les synapses avec la linguiste Laélia Véron, coautrice avec la linguiste Maria Candea de l'ouvrage "Le français est à nous ! Petit manuel d'émancipation linguistique" aux éditions La découverte.

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