Depuis mardi se tient à la Philarmonie de Paris un prestigieux concours dont la finale a lieu ce vendredi. Appelé "La Maestra", c'est le premier organisé pour les femmes cheffes d'orchestre. Objectif : leur offrir de la visibilité, puisqu'elles ne représentent que 6% des directeurs musicaux des orchestres.

Les concerts du concours "La Maestra" sont ouverts au public et peuvent être visionnés en replay et en direct sur le site d'Arte.fr.
Les concerts du concours "La Maestra" sont ouverts au public et peuvent être visionnés en replay et en direct sur le site d'Arte.fr. © Radio France / Jacqueline Petroz

Au départ, un triste constat : les femmes maniant la baguette sont rares. Dans le monde, elles ne représentent que 6 % des chefs d'orchestre et en France, ce chiffre descend à 4 %. Alors que les vocations sont bien là. Pour remédier à cela, Claire Gibault, cheffe d'orchestre et directrice du Paris Mozart Orchestra, en collaboration avec la Philarmonie de Paris, décide de lancer un concours 100% féminin. De là est né "La Maestra", le premier concours organisé pour les femmes cheffes d'orchestres. Le but : leur donner de la visibilité, encourager les vocations et inciter les programmateurs à prendre en compte la diversité.

Le succès de la première édition de "La Maestra" ne s'est pas fait attendre : au total, 200 femmes originaires de 51 pays ont candidaté, et 12 ont été retenues pour participer à ce concours symbolique et de très haut niveau. Venues de Colombie, des États-Unis, de Corée du sud, d'Italie, de Grèce, de Pologne, de Chine, du Canada, d'Indonésie, du Venezuela ou de Grande-Bretagne, elles ont déjà dirigé de prestigieux orchestres. 

Un concours en trois parties

Les épreuves éliminatoires se sont déroulées mardi et mercredi. Les candidates ont dû interpréter une ouverture qu'elles ont piochée parmi quatre œuvres. Ce jeudi s'est tenue la demi-finale. Les cheffes ont dû diriger une oeuvre avec soliste, qu'elles ont sélectionnée parmi 3 autres. Enfin, la grande finale a lieu ce vendredi à 19h30. Elles ne sont plus que trois. Pour convaincre le jury, elles ont choisi une oeuvre sur les 7 proposées, qu'elles répètent cet après-midi à partir de 14h30. Elles ne rencontrent l'orchestre, composé de 60 musiciens, qu'au moment de diriger. Les trois finalistes se verront remettre un prix doté de plusieurs milliers d’euros (20.000 euros pour la première place). Elles pourront également intégrer l'académie "La Maestra", créée en même temps que le concours, et seront encadrées pendant 2 ans artistiquement et pédagogiquement pour des concerts et des ateliers.

"Les femmes ne peuvent pas être cheffe d'orchestre, c'est scientifique"

C'est il y a exactement deux ans que l'idée a germée dans l'esprit de Claire Gibault. En septembre 2018, elle est membre de jury d'un concours international de chefs d’orchestre en parité. Alors qu'elle était la seule femme de ce jury, elle raconte ce qu'un de ses collègues lui a très sérieusement déclaré : "Dès le premier jour, un chef d'orchestre m'a dit que son médecin, qui était un grand scientifique, lui avait dit que biologiquement les femmes ne pouvaient pas être cheffe d'orchestre." 

Un argument "scientifique", affirmait-il : " 'elles ont les bras tournés vers l'avant, c'est naturel, c'est pour tenir les bébés'. Quand une femme passait le concours, ce chef d'orchestre se cachait la tête et les yeux sous son pull et ne regardait pas, n'écoutait pas et ne votait pas." Interloquée devant cette attitude, à son retour, Claire Gibault en parle à l'une des mécènes du Paris Mozart Orchestra, dont elle est la fondatrice. Elle lui propose de financer ce concours réservé aux femmes. Claire Gibault rencontre alors les directeurs de la Philarmonie de Paris, Laurent Bayle et Emmanuel André, qui décident de l'appuyer.

"Un chef d'orchestre m'a dit que son médecin, qui était un grand scientifique, lui avait dit que biologiquement les femmes ne pouvaient pas être cheffe d'orchestre (...) elles ont les bras tournés vers l'avant, c'est naturel c'est pour tenir les bébés." 

"La Maestra" vouée à disparaître... quand la parité existera

Pour Claire Gibault, ce concours n'est pas appelé a exister trop longtemps. Il devra disparaître quand la partie sera enfin là : "C'est une stratégie de faire un concours réservé aux femmes mais pas une stratégie pour durer. C'est pour marquer le coup, faire vraiment réfléchir les programmateurs, les agents, les enseignants. Et pour mettre en lumière des talents de femmes absolument inconnues, car il y a cette invisibilité des femmes y compris pour les compositrices." assure la cheffe d'orchestre.  

Elle envisage aussi d'autres solutions : "Peut-être qu'il faut qu'il y ait aussi plus de femmes à la tête des conservatoires qui enseignent la direction d'orchestre. Il faut qu'il y ait un équilibre parce que je pense que les jeunes ont besoin de modèle et qu'elles se disent : 'ah ouais on peut, on y va'. Parce que quand je fais des master-class, j'ai 50% de jeunes femmes qui viennent", rapporte-t-elle.

Mais le chemin semble encore long

Le monde des cheffes d'orchestre est encore bien fragile. Souvent, aussi talentueuses soient-elles, elles ne se voient proposer que la place de second. En France, on ne compte qu'une seule femme cheffe d’un des 30 orchestres permanents, les orchestres les plus prestigieux, et ce depuis… le 1er septembre 2020. Il s’agit de Debora Waldman, tout juste nommée à la tête de l’orchestre d’Avignon, alors qu’on trouve pourtant autant de femmes que d’hommes dans les conservatoires. Au niveau mondial, la situation n’est guère différente, avec seulement 48 orchestres symphoniques permanents dirigés par des femmes, sur 778. Il y a donc encore beaucoup de travail à faire pour atteindre la parité. Cette édition du concours de "La Maestra" pourrait ainsi être la première d'une longue série.

La répétition de la finale de La Maestra a lieu a 14h30 ce vendredi, à la Philarmonie de Paris. La grande finale est prévue à 19h30 dans la salle Boulez. Des concerts ouverts au public. Tout le concours est à écouter et regarder (en replay on en direct) sur arte.TV concerts

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