Le report au printemps 2021 des épreuves des championnats d’Europe de natation, qui devaient se tenir jusqu'au 23 mai 2020 à Budapest, a rappelé à Philippe Collin (L’Œil du Tigre, le dimanche sur France Inter), une autre annulation, et le destin incroyable d’un nageur français.

Photo datée probablement de 1950 d'Alfred Nakache (1915-83), champion français de natation: 6 titres de champion de France sur 8 titres en 1942, recordman du monde du 200 m, recordman d'Europe des 100 et 200 m brasse dans les années 40.
Photo datée probablement de 1950 d'Alfred Nakache (1915-83), champion français de natation: 6 titres de champion de France sur 8 titres en 1942, recordman du monde du 200 m, recordman d'Europe des 100 et 200 m brasse dans les années 40. © AFP / AFP

Surnommé le nageur d'Auschwitz, il s'appelait Alfred Nakache. Ce grand nageur français fut sacré vice-champion d'Europe en 1938.

Un destin extraordinaire

Alfred Nakache est né en 1915 dans une famille juive traditionnelle de Constantine, en Algérie. 

Gamin, il avait une trouille bleue de l'eau, une phobie. C'est son père qui l'a poussé "à la baille" pour en faire une graine de champion, avec des qualités rares.

Et dès 1931, cela paye puisqu'Alfred devient le champion d'Afrique du Nord. Deux ans plus tard, Nakache, la peau mate, débarque à Paris pour participer aux championnats de France à la piscine des Tourelles. Alors qu'il est totalement inconnu, il termine deuxième derrière Jean Taris, la grande vedette de l'époque. 

Sa carrière est donc lancée et le premier point d'orgue, ce sont les J.O. de 1936 à Berlin, les jeux nazis

Nakache appartient à l'équipe de France. Tout le monde sait qu'il est juif, il ne s'en est jamais caché. En finale du relais quatre fois 100 mètres nage libre, les Français finissent quatrième. Au pied du podium, certes, mais devant l'équipe allemande, sous les yeux d'Hitler et de Goebbels présents dans les gradins. Sur les images, on devine la rage froide du Führer et de son Ministre de la Propagande. 

Après ces Jeux Olympiques, Nakache décroche cinq titres de champion de France, et un record du monde sur 200 mètres. 

Des années resplendissantes jusqu'aux fracas de la Seconde Guerre mondiale 

Le 7 octobre 1940, Pétain abroge le décret Crémieux qui, depuis 1870, offrait aux Juifs d'Algérie la nationalité française. Dès lors, Alfred Nakache n'est plus français. Insulté dans la presse collaborationniste pour qui il est le « youpin », il est renié, pourchassé, puis arrêté par la Gestapo en novembre 1943 avec sa femme et sa petite fille. 

À l'époque, ils habitent à Toulouse où ils s'étaient réfugiés. En janvier 1944, ils sont déportés tous les trois à Auschwitz. 

Sur la rampe de sélection, un officier SS reconnaît Nakache

Et c'est ce qui lui a sauvé la vie : « Du bist ein Schwimmer ! (tu es un nageur) » lui dit le gardien SS, lui-même nageur. Il a reconnu la vedette Nakache, qui est affectée à l'infirmerie. Contrairement à sa femme et à sa fille, qui ont péri dans les chambres à gaz... Nakache n'apprendra leur assassinat qu'en 1946, après avoir longtemps conservé l'espoir de les revoir en vie. 

Durant sa captivité, le nageur a subi beaucoup d'humiliations. Entre autres, les officiers SS s'amusaient à jeter leurs poignards au fond d'un bassin de rétention d'eau contre les incendies et ils exigeaient qu'il aille chercher ce poignard avec les dents. 

Il faut imaginer le corps décharné d'un déporté forcé de plonger au fond d'une piscine. C'est atroce, mais ce n'est pas pour cette raison-là qu'on l'a surnommé le nageur d'Auschwitz. C'est parce que, le dimanche après-midi, dans ces mêmes bassins, il organisait des séances de natation, dans le dos des SS, pour que ses codétenus gardent le moral. Une manière d'entretenir un horizon au risque de sa vie. 

Un retour incroyable

Nakache va échapper à la mort. Mais quand il sort des camps, il ne pèse plus que 40 kilos. Comme un extraordinaire défi à la vie, il réussit à se qualifier pour les JO de Londres en 1948. Douze ans après ses premières Olympiades en 1936, et après avoir survécu à Auschwitz.

Il n'empoche aucune médaille, mais participe à la compétition en mémoire de tous les déportés, de sa fille et de sa femme. C'est sa manière à lui de prouver l'échec du Troisième Reich. Ensuite, Nakache a vécu, sans doute avec ses fantômes. Et puis, il est mort en nageant, figurez-vous, victime d'une crise cardiaque dans le port de Cerbère, dans les Pyrénées-Orientales, en 1983. 

Un destin extraordinaire et une leçon d'humanité. 

C'est une anecdote très émouvante. À la fin des années 1960, dans la région de Cerbère, un couple de jeunes Allemands tombe en panne d'essence. Nakache s'en aperçoit et sans rien dire, va leur chercher un jerrican d'essence. Au moment de le leur tendre, il soulève sa manche et leur montre son matricule d'Auschwitz-Birkenau tatoué sur l'avant-bras . Ils sont ahuris, mais Nakache leur dit : 

Je ne vous en veux pas. Vous êtes jeunes et pas responsables, nous allons nous serrer la main, car ce qui compte, c'est la réconciliation.

Cette authentique anecdote racontée par ses amis, ce geste de Nakache, c'est la culture européenne. À sa manière, le nageur nous prouve que l'Europe, c'est la réconciliation. Une immense leçon d'humanité. 

ÉCOUTER | Philippe Collin raconter la vie d'Alfred Nakache

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