Créée il y a un an, La revue dessinée, magazine trimestriel d’enquêtes et de reportages en BD, propose dans son cinquième numéro, La mort d'un juge , le premier épisode d'une enquête de Benoît Collombat, grand reporter à France Inter, et d’Etienne Davodeau dessinateur, sur la disparition du juge Renaud en 1975 à Lyon.

Dans les coulisses d'une enquête : rencontre avec Benoît Collombat

Couverture La revue dessinée #5
Couverture La revue dessinée #5 © Radio France

L’homme de loi est abattu, le 3 juillet 1975, de trois balles, près de son domicile. Officiellement, il n’est pas mort en fonction. L’enquête sur son assassinat, piétine pendant de nombreuses années avant d’aboutir à un non-lieu en 1992.

Plus qu’un simple règlement de compte avec le milieu, le journaliste Benoît Collombat  est persuadé que le mobile est bien plus politique qu’il n’y paraît :

Un juge d’instruction, ce n’est pas seulement un homme qui est tué : c’est aussi la République qui est visée. Qu’y avait-il derrière cet assassinat ?

Accompagné du dessinateur Étienne Davodeau , il refait l’enquête, retourne sur le terrain, retrouve les témoins clés de l’histoire, pour tenter de comprendre pourquoi le juge Renaud a été assassiné :

Evidemment, c’était une enquête qui dérangeait beaucoup de monde. On a fait passer sa mort pour une espèce de règlement de comptes de voyous mais c’était beaucoup plus que cela.

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La BD met aussi en scène le travail d’investigation lui-même :« Une enquête c’est fait de pattes humaines, aussi : on recoupe des sources, on va à la rencontre des personnes, on accède à des documents écrits, on montre dans quelles circonstances nous avons y avons eu accès…. Nous avons voulu montrer les coulisses de notre travail , les doutes que nous pouvons nous poser, pour montrer la complexité d’une enquête comme celle-ci. »

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Collombat BD

Benoît Collombat
Benoît Collombat © Daniel Bardou / Radio France

Les deux auteurs ont rencontré des personnes qui n'avaient que peu parlé, à l'époque : « _Il y a un peu une chape de plomb qui pèse sur cette période des années 70. On parle des "_années de plomb " comme en Italie, où il y a aussi de nombreuses morts violentes. En France, c’était surtout une violence de la droite et de l’extrême droite. Les partis gaullistes étaient tout puissants. Il y avait des nervis, le SAC, (service d’action civile) dans une dérive sanglante, qui s’occupait des basses œuvres. C’est quelque chose qui n’est pas dans nos livres d’histoire et que nous avons voulu exposer  », conclue le journaliste Benoît Collombat.

« Dessiner La mort d’un juge  était un défi » : rencontre avec Étienne Davodeau

Le dessinateur Étienne Davodeau est l'auteur de Lulu, femme nue , le parcours d'une femme libre, et des Ignorants , une BD-reportage dans le monde des vignerons. Cette fois-ci, il s'intéresse à la mort suspecte d'un juge dans les années 70 .

Étienne Davodeau
Étienne Davodeau © Maxppp

Etienne Davodeau : " A la Revue dessinée, ils ont comme moi une sensibilité à laBD du réel . Ils m’ont présenté Benoît Collombat (journaliste à France Inter). J’ai tout de suite adhéré à son projet. Comme il travaille depuis longtemps sur les affaires politico-financières des années 1970, il a une liste de contacts impressionnante . On a établi le squelette du livre. A partir de là, nous sommes partis à la rencontre des témoins . Et nous continuons à le faire."

Comment avez-vous travaillé ensemble ?

  • "On a forméun duo assez complémentaire  : il a les contacts, une grande culture de cette époque. Moi je m’occupe du récit en images, ce que je sais faire de mieux. Une fois que l’on a fait l’interview, j’organise la structure de chaque chapitre, je rédige les pages, je les lui envoie, et on en parle ensemble.Un travail classique de dessinateur et de scénariste !"

Concrètement, comment faîtes-vous ?  - "Je dessine peu sur place. Quand on fait ses croquis, on attire l’attention. Or ce que j’aime dans la BD reportage, c’est qu’on soit discret . Je prends des notes, quelques photos de la personne, et du lieu de l'interview.

Elles me servent d’aide-mémoire. J’ai la chance d’avoir une excellente mémoire visuelle. Je repère rapidement le cadre. À partir de ces éléments et de ceux de Benoît, je recompose les pages à postériori dans mon atelier. Je travaille toujours comme ça."

Quelle difficulté avez-vous rencontré ?

- "La mort d’un juge  est un vrai défi : on a choisi de baser le livre sur des entretiens avec des personnes avec lesquelles on s’installe autour d’une table. Or la BD, est l’art du mouvement, et de l’action . S’astreindre à dessiner deux personnes assises (Benoit et moi) qui parlent avec une troisième - un député, ou un juge - est compliqué.

Mais on veut rester au plus près de ce que l’on vit. Je retranscris très peu les actions qu’on me raconte. La vraie difficulté est de maintenir l’intérêt du lecteur sans recourir à des scènes d’action. Je m’amuse bien avec ça."

Comme le sujet dont vous parlez avec Benoît est sensible, on imagine qu’il y a un droit de regard.

Comment l’avez-vous vécu ?

  • "J’ai pour habitude de faire relire aux gens les pages dans lesquelles ils figurent. Comme ça, je peux corriger, si j'ai mal compris quelque chose. J’ai proposé à Benoît Collombat de procéder de la même manière.

La réaction des personnes interviewées qui découvrent leurs propres paroles écrites, m’intéresse. Dans La mort d’un juge , nous avons rencontré le patron des flics lyonnais à l’époque du gang des Lyonnais. Quand on lui a envoyé les pages, dans lesquelles on retranscrit de manière fidèle notre entrevue avec lui, il a souhaité réécrire de façon plus lisse et compliquée ses propos. Comme ça m’ennuyait, j’ai laissé tel quel, mais on a reproduit la lettre avec les modifications qu’il demandait. Comme ça, je conserve le sel de notre conversation, mais je lui laisse le dernier mot."

L’idée de se mettre en scène dans la BD avec Benoît Collombat vient-elle de vous ?

  • "Oui. Je fais de la BD documentaire et de reportage depuis 12 ans. A chaque fois, je recours à cette technique-là. Je mets en scène des gens dont je raconte une partie de leur vie, leur expérience professionnelle ou ce qu’ils veulent bien me raconter. Je les mets donc en scène en créant des avatars. Et je me mets en scène aussi moi-même Etienne Davodeau avec un avatar, auteur de BD,  mais aussi personnage de bande dessinée. Personnage qui pose des questions, et qui découvre la violence politique. C’est ma façon de dire que je ne suis pas un spécialiste de la chose. Je suis quelqu’un qui découvre et qui le raconte. C'est aussi une manière de préciser que, tout que ce que je raconte, on me l'a raconté. Cette subjectivité revendiquée me permet de me rapprocher d’une certaine honnêteté."

Avant de dessiner cette enquête imaginiez-vous que les journalistes travaillaient comme ça ?

  • "C’est une des choses qui m’intéressait dans le travail avec Benoit Collombat. Depuis mes débuts dans la BD, on me compare souvent à un journaliste. C’est vrai que mon travail a des points communs . Je vais voir des gens, je les interroge, et je raconte. Mais mon travail est un travail d’auteur. "
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