À quel âge commencer à éveiller son enfant à la pensée abstraite ? Comment le pousser à se poser des questions ? Comment lui apprendre à réfléchir sur le monde ? Comment cultiver l’art du doute dans une époque de plus en plus polarisée ? Les conseils des spécialistes.

Comment aider les enfants à venir à la philo ?
Comment aider les enfants à venir à la philo ? © Getty / Hannes Eichinger / EyeEm

La professeur de philosophie, Fanny Bourrillon, autrice de 50 activités pour philosopher avec ses enfants (First), créatrice de Philo Mousse, les moussaillons de la philosophie, Aïda N’Diaye, professeure de philosophie, autrice de Je découvre la philo (Nathan) et Gilles Vervisch, également professeur de philosophie étaient tous trois invités de l’émission Grand bien vous fasse d’Ali Rebeihi.

Il n’y a pas d’âge pour commencer la philo

À quel âge commencer la philo qui n’est enseignée en France qu’à partir de la terminale ? Fanny Bourrillon explique : « Si on pense à la fameuse phrase d'Épicure, « il n'est jamais ni trop tôt ni trop tard pour prendre soin de son âme », il n'y a pas d'âge pour commencer à philosopher. On a tendance à penser que cette discipline est un bavardage, voire un discours abstrait qui ne concernerait que des spécialistes. 

Mais si l’on s'en réfère aux textes anciens, la philosophie était avant tout un exercice pratique et spirituel qui consistait à développer une conduite pour la vie humaine. En ce sens, elle est liée à la politique, au vivre ensemble. Elle interroge notre rapport aux autres. C'est pour cela qu'il y a un lien entre la philosophie et l'amour » 

Gilles Vervisch propose de commencer tôt parce qu’il « remarque que les plus petits de quatre ans se posent plus de questions que les adolescents qui ont déjà un côté blasé. »

Mais pour Aïda N’Diaye : « L’adolescence est aussi un âge à la croisée des discours avec l'irruption de toutes les questions de genre, le racisme, le terrorisme et la violence… Je trouve qu’il faut faire des choses pour les accompagner dans la préhension du monde. »

Profiter des vacances

Le questionnement nécessite du temps pour réfléchir et s’écouter. Pour Aïda N’diaye : « Le questionnement et la discussion sont au cœur de la philosophie. Les enfants sont avides de questions. Parfois, d'ailleurs, c'est même envahissant lorsqu’ils nous poursuivent avec leurs interrogations gênantes. Mais il faut se laisser faire et essayer de dégager du temps. En vacances, profitons-en pour se saisir des questions qu’ils nous posent. Comme la réflexion philosophique revient à questionner, on peut partir des demandes des enfants pour essayer de les conduire dans la construction d'une pensée. En leur montrant comment rebondir à partir d’une question, on peut leur montrer qu’il existe une multiplicité de réponses. »

Les enfants doués pour la philo par leur émerveillement 

Fanny Bourrillon : « De façon assez naturelle, les enfants observent, s'étonnent et se posent des questions. Tandis que nous, adultes, en grandissant, on affirme. Plus on affirme, plus on prend les choses au sérieux. Les enfants aiment aussi poser des questions rigolotes. Dans les ateliers, on s'amuse beaucoup parce que les questions viennent spontanément. » 

Aïda N’Diaye ajoute : « Les enfants expérimentent plein de choses pour la première fois. Leur premier chagrin d'amitié, par exemple, c’est terrible. Ils sont en permanence en pleine conscience. Ils ont une perception du monde pas encore brouillée par les préoccupations du quotidien, ce qui les rend encore plus sensibles à la beauté du monde. »

Ne pas être désarçonnés par leurs questions 

Fanny Bourrillon : « Par leurs questions, les enfant nous rappellent à une certaine humilité. Leurs questions peuvent être difficiles. Par exemple, comment répondre à « Qu'est-ce que le temps ? » « Pourquoi on meurt ? ». On peut être désarçonné et c'est normal. Les philosophes le sont tout autant. Socrate lui-même allait questionner ses interlocuteurs en disant : 

La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien

Il faisait un aveu d'ignorance ou un aveu d'impuissance plutôt vis-à-vis de la philosophie qui, certes, aide à penser le monde. » 

Commencer par définir les mots

Fanny Bourrillon propose une méthode : « En philosophie, on commence par définir les mots. Ensuite je demande aux enfants de trouver aussi à quoi s'oppose un mot et quelles sont les distinctions. Par exemple, dans l'atelier sur l'amour, on réfléchit aux amours au pluriel, donc aux différentes façons d'aimer. Et on pense, par exemple à l'amitié, ce qui, pour les adolescents, est toujours un petit peu plus facile. Avec de petits enfants, on peut faire référence à des contes, à la littérature jeunesse, et à tout ce qui peut aider un enfant à se mettre à penser. »

Les aider à affronter un monde peu réjouissant

Fanny Bourrillon : « Dans un contexte difficile comme aujourd’hui (climat, épidémie, attentats etc…) plus que jamais, il faut philosopher avec les enfants. Parce qu’à l'ère de l'information, des réseaux sociaux, et des outils technologiques, ils sont très informés. Mais ils ne sont pas exempts de la confusion des informations importantes qu'ils reçoivent. Il faut prendre le temps de vérifier les informations. » 

Le cas particulier des attentats

Fanny Bourrillon : « Dans ce contexte particulier, il faut parler aux enfants de la question de la différence. Si quelqu’un n’est pas comme nous, qu'est-ce que cela nous enlève ? Ils sont les premiers à comprendre que cela ne nous prend absolument rien, que cela nous apporte plutôt des richesses. 

Les ateliers de philosophie sont des petits groupes, des petites communautés de recherche, donc des ensembles démocratiques où chacun s'écoute. On se rend compte que l’on n’est pas nécessairement d'accord avec eux et que ce n'est pas bien grave. » 

Aïda N’Diaye : « Les enfants, souvent, savent ce qu’est le terrorisme. Au sein du foyer, on peut essayer de savoir ce que cela suscite chez eux comme émotions et ne pas masquer les siennes. Il ne s'agit pas de terroriser les enfants, mais si on est triste, si on a peur, il faut savoir le dire aussi, pour développer cette empathie et apprendre à l'enfant à accueillir ses propres émotions et à accueillir celles de ses camarades. » 

S’aider des contes

Fanny Bourrillon : « Les contes sont peut-être les premiers manuels de philosophie à destination des enfants. Ils sont souvent pleins de richesses, de sagesse et traitent de nombreux sujets. » Aïda N’Diaye confirme : « Il y a beaucoup de matière à réflexion dans les contes et dans l'imaginaire. On peut traiter des questions philosophiques avec des films, des livres pour la jeunesse. »

L’incontournable question de la mort 

Fanny Bourrillon : « C’est une question qui revient souvent dans les ateliers. Les enfants n'ont pas autant peur que nous de poser cette question. Ils comprennent qu’il y a quelque chose de mystérieux dans la mort. C'est ce que disait le philosophe Vladimir Jankélévitch: « Il y a trois choses ineffables : la musique, le temps et la mort. On n'arrive pas à en parler véritablement, puisque on n'en a pas une expérience, si ce n'est par la mort des autres. »

Aïda N’Diaye : « La réponse dépend, en effet, de l'âge de l'enfant et de ce qu’il questionne à travers la mort. Cela peut-être l'irruption de la violence dans le contexte actuel ou la question de la perte ou la question du rapport au temps. Un enfant de 12 ans, on comprend pourquoi il se pose la question de la mort. Mais s’il est plus jeune, il y a une raison qui l'amène à s’interroger à ce sujet. On peut travailler aussi sur la mémoire, le souvenir, sur le partage de ce qu'on a vécu avec la personne ou l'animal domestique que l’on a perdu. »

Fanny Bourrillon : « C'est vraiment l'épreuve du deuil. Comment admettre qu’on ne reverra plus quelqu'un qu’on a aimé ? C'est quelque chose d'extrêmement difficile et pourtant, c'est nécessaire si l'on veut continuer à vivre. Dans les ateliers, on parle simplement de l’importance d'éprouver le chagrin.  

On peut penser à cette phrase de Montaigne : "philosopher, c'est apprendre à mourir". C’est une pensée héritée des philosophes stoïciens. C’est un pense-bête : il faut se rappeler que nous allons mourir pour agir différemment et régler notre action sur l'instant. Cela nous incite aussi à profiter de la joie que nous offre chaque instant de la vie. 

La mort est aussi importante pour nous rappeler à notre condition humaine qui prend fin.

La différence entre l'univers et l'infini

Fanny Bourrillon : « Quand on pense à l'Univers, on pense à l'infiniment grand, à ces espaces infinis dont parlait le philosophe Pascal. Ce sont des questions que se posaient les philosophes présocratiques qui nous intéressent encore aujourd'hui. On se demande quelle est la forme de l'Univers ? Est-il fini ou infini ? Or, les débats sont toujours présents. Répondre à une question comme celle-là est impossible ! »

Aïda N’Diaye : « Il peut y avoir des tas de choses infinies et qui ne sont pas l'Univers. L'Amour par exemple. On peut proposer de prendre le temps de réfléchir pour construire une réponse. »

La question de l'amour

Fanny Bourrillon : « Je pose régulièrement la question : "est-ce possible de vivre sans aimer ?" à des enfants. Ils sont bien persuadés qu'il est impossible de vivre sans amour. Nous pouvons alors nous interroger sur la nécessité qu'il y a d'aimer. Et se pose la question du lien et des attaches. C'est pour cela que, dans les ateliers, on a pensé une petite partie créative où on les invite avec des fils de laine à écrire des petits mots représentant toutes les choses et les êtres qu'ils aiment. »

Aïda N’Diaye : « C'est important de montrer la diversité des formes d'amour. Et notamment chez les petits enfants. C'est vrai que le lien amical est très puissant. Mais que l'amour est aussi une source de stabilité et qu'il est aussi important d'aimer que d'être aimé. »

ÉCOUTER |Grand bien vous fasse sur la philosophie et les enfants

Avec : 

  • Fanny Bourrillon professeure de philo, autrice de 50 activités pour philosopher avec ses enfants (First), créatrice de philo mousse, les moussaillons de la philosophie
  • Aïda N’Diaye prof de philo, autrice de Je découvre la philo (Nathan)
  • Gilles Vervisch, prof de philosophie.
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