Florilège des meilleurs moments de Boomerang cette semaine : Augustin Trapenard était en compagnie du sociologue Edgar Morin, de la comédienne Kristin Scott Thomas, la chanteuse et guitariste du groupe Texas Sharleen Spiteri, les écrivains Hervé Le Tellier et Pascal Fioretto et le rappeur Youssoupha.

"La poésie de la vie ne doit pas seulement être écrite, mais vécue" - Edgar Morin dans Boomerang
"La poésie de la vie ne doit pas seulement être écrite, mais vécue" - Edgar Morin dans Boomerang © Getty / Jacobs Stock Photography Ltd

Réécoutez le mix du best-of de Boomerang réalisé par Anouk Roche

15 min

Le best-of de Boomerang du vendredi 11 juin 2021

Par Anouk Roche

Edgar Morin

Le penseur est venu partager son humanisme, ses expériences passées, ses doutes, ses erreurs, ses espoirs, ses victoires sur le temps, inexorable tout autant que salutaire. Du communisme à l'humanisme, en passant par la Résistance, il continue, à bientôt 100 ans, à s'élever face à tout ce qui pourrait nous empêcher de vivre dans la solidarité avec autrui et soi-même. Retrouvez toute la solennité de son entretien au micro de Boomerang

EM : "Quand j'ai voulu écrire, un ami m'a proposé de la cocaïne. J'ai pris cette petite poudre qui m'a exalté, mais il est certain que j'ai écrit comme un fou pendant une nuit en pensant que j'avais fait quelque chose de génial. Et quand j'étais un peu détoxiqué, j'ai vu que c'était nul et j'ai abandonné la cocaïne [...]

La complexité, c'est essayer de comprendre le lien entre toutes les composantes de la crise que nous vivons. Il faut repenser le monde avec une pensée telle que j'ai essayé de  le faire dans mes travaux car, dans le monde, les choses ne sont pas séparées, cloisonnées comme dans les disciplines qu'on enseigne, elles sont liées par des interactions multiples. On peut espérer que va se créer une force politique cohérente qui est capable de changer de voie et d'aller dans un sens d'une nouvelle politique sur l'économie, sur l'écologie, avec les problèmes de la consommation, de la vie quotidienne, etc [...]

Nous vivons dans l'immédiat. Nous vivons dans des réponses uniquement données par le calculs et les statistiques. Et la pandémie aura été une occasion formidable d'avoir ce temps de réflexion que nous n'avons pas malheureusement pris [...] 

Le propre de la connaissance complexe, c'est de savoir qu'on ne pourra jamais éliminer toute incertitude

Le fait est de ne pas croire que le présent est éternel. C'est de savoir que la vie humaine personnelle est déjà une aventure et que cette aventure que chaque individu vit aujourd'hui, c'est toute l'humanité qui la vit et qui affronte des périls qu'elle-même a créé par le déchaînement de cette machine techno-économique, animée par une soif inextinguible de profits. Si on prend conscience de ça, on voit dans quel sens nous pouvons aller [...]

Ça m'a toujours un peu éberlué parce que j'ai vécu mes 80 ans et passés dans une très grande activité. Et puis je me suis dit que c'était un âge où je devrais normalement mourir. Et à force de passer les années 90-92-93… à force de voir que je ne mourrais pas, je me suis habitué à vivre. Et, brusquement, l'arrivée de 100 ans, elle me vient comme un rappel, comme une cloche qui me dit "attention, ta mort est proche". Ma vitalité ou mon activité ont fait que, de toute façon, elle chassait le spectre de la mort.

Nous avons en nous une force intérieure qui nous dit : "vis, vis". Pour moi, la prose de la vie, ce sont les choses qu'on fait par contrainte, obligation. La poésie, c'est ce qui nous donne un état d'émotions heureuses, d'exaltation, d'enthousiasme. Bien entendu, on la trouve dans l'amour. Moi, je la trouve dans la musique que j'aime, dans les rencontres, dans les communautés, dans les repas vécus en commun, fraternels. 

La poésie de la vie ne doit pas seulement être écrite, mais vécue

🎧  CARTE BLANCHE - "Le propre de l'homme est de toujours espérer le meilleur et d'éloigner le pire"

Kristin Scott Thomas

La comédienne est à l’affiche de "Cinquième Set", de Quentin Reynaud, aux côtés d’Alex Lutz. Au micro de Boomerang, elle expliquait combien le cinéma était un moyen de se retrouver dans des personnalités, des rôles lui permettant de devenir pleinement elle-même. Elle en a profité pour retracer ses grands moments cinématographiques. Voici son entretien dans Boomerang

KST : "On est en face de sa mortalité à chaque fois qu'on se voit sur un immense écran, on voit ce visage qui prend les années. Je me souviens, j'avais amené ma mère quand elle avait 82 ans à Venise et elle m'a dit en rigolant : "J'aimerais tellement un jour habiter à Venise". Et elle se tourne vers moi, elle commence à rigoler et me dit : "je dis ça comme si j'avais encore 40 ans à vivre". Et cet enfant qui est en elle, cette gamine de 15 ans qui dit "un jour, un jour, un jour" Et elle a 82 ans aujourd'hui, c'est merveilleux ça".

Sharleen Spiteri

Égérie du groupe "Texas", la chanteuse et guitariste écossaise est revenue sur ce qui leur a toujours permis de perdurer sans se laisser dépasser par les renouvellements de l'art musical. Rétrospective d'une époque, celle des années 1990 et genèse d'un des groupes pop rock les plus avant-gardistes, au micro d'Augustin Trapenard

SS : "Le monde est masculin, on ne va pas se raconter des histoires. Même dans le monde de la musique, aujourd'hui, on est avec Metoo, les hashtag, etc. On parle de tout ça mais est-ce qu'on fait quelque chose ? En tout cas, moi, je ne vois pas de changements dans le secteur musical et dans la plupart des autres secteurs non plus. J'ai jamais essayé d'être badass. 

Je ne suis pas devenue ce que je suis par la musique

Mes parents, mon père, ma mère m'ont élevée, de telle sorte que j'ai confiance en moi. Je ne sépare pas l'homme et la femme. Je n'ai pas cette barrière dans ma vie. Et comme il n'y a pas cette barrière et qu'il n'y a pas ces règles-là, je n'ai pas de limites, je me dis que, bien sûr, je peux y arriver, que je peux faire ça. Et pourquoi pas ? Et puis aussi, je suis prête à me planter. Mais la manière dont mes parents m'ont élevée, c'était de me dire que j'aurais toujours le choix de toute façon. 

Quand on est une femme et lorsqu'on sait que l'on a le choix, ça donne beaucoup de liberté de confiance 

Une bonne chanson pour moi, c'est quand, tout à coup, j'entends quelque chose qui vraiment va se diffuser dans mes veines. Et, à ce moment-là, je me rends compte que mon cœur bat exactement au rythme de la chanson, des paroles, c'est quand les gens se voient dans la chanson et c'est à ce moment-là qu'ils peuvent se l'approprier. 

Je ne peux pas imaginer qu'on n'ait pas d'images parce que, moi, ce que je vois, c'est une image".

🎧  CARTE BLANCHE - Sharleen Spiteri reprend "To love Somebody" des Bee Gees

Hervé Le Tellier et Pascal Fioretto 

Pascal Fioretto pastiche le lauréat du Goncourt 2020 pour "L’Anomalie", best-seller où, dans un avion, huit personnages atterrissaient à deux moments différents, avant de se retrouver face à leurs doubles. Dans "L'anomalie du train 006", Fioretto l'imagine de nouveau, mais dans un train cette fois. Leur interview dans Boomerang.

PF : "À l'origine, le pastiche, c'était un exercice d'imitation. C'est aussi un exercice d'imitation des maîtres de la peinture. Moi, je pense que c'est la meilleure des master classe, quand on arrive à écrire à la façon de Hervé Le Tellier ou de n'importe qui d'autre d'ailleurs, on repère les trucs et on apprend de la technique. Moi, je pense que c'est extraordinairement formateur". 

HLT : "Le pasticheur, lorsqu'il pastiche bien, ce qu'il pastiche, ce n'est pas seulement l'auteur, c'est l'idée qu'on se fait de l'auteur. Et moi, j'ai déjà fait un pastiche de Duras, qui n'était pas du tout durassien, mais qui marche très bien parce qu'on l'imagine tout à fait dans la bouche de Duras. Mais ça n'allait pas du tout. Il n'y a pas un seul exemple où il l'utilise le conditionnel comme je l'avais utilisé. Mais ça sonne comme du Duras. C'est l'idée de la musique dont parlait Proust. Il y a malgré tout cette musique qu'on entend par derrière, qui fait que c'est plausible". 

PF : "C'est par ce biais-là que je donne, à ma toute petite échelle, ma vision des choses. Je pense que je suis un bouffon et que j'ai choisi, pour parler de la comédie humaine, en l'occurrence, c'est souvent la comédie des lettres, je propose un regard sur ce petit monde. Lais le vrai est un moment du faux. Parfois surgit dans toute cette galerie de faux écrivains, puisqu'ils sont des avatars surgis du vrai. Il y a des choses qui sont plus vraies que le vrai. Quand le pastiche fonctionne, c'est comme ça que ça se passe". 

HL : "Je prends l'exemple de Mélatonine, le pastiche formidable de Michel Houellebecq, à un moment donné, évidemment, on le reconnaît parce qu'il a ce talent de reproduire à la fois les thématiques qu'utilise Houellebecq, la dépression, le monde qui s'effondre, ce portrait d'un looser permanent, la misère sexuelle, tous ces schèmes qui appartiennent vraiment à Houellebecq. Et puis, derrière, il y a la voix totalement ironique, totalement drôle, totalement réjouissante de Pascal Fioretto qui fait qu'on le reconnaît. Il y a quelque chose en plus qui est la moquerie de la moquerie. Et ça, c'est formidable".

📖  LIRE - Pascal Fioretto : L'anomalie du train 006 (Hérodios)

Youssoupha

Le rappeur a sortir, ce printemps, son nouvel album "Neptune Terminus" et a également interprété "Ecris mon nom en Bleu, crie mon nom en Bleu", pour accompagner les joueurs sélectionnés pour l'euro 2021. Aux côtés d'Augustin Trapenard, il s'est confié sur l'importance qu'il accorde au sens de la nuance, de l'échange avec ses fans et ceux qui n'ont pas forcément la chance d'être entendus et dont il entend relayer la parole. Son échange dans Boomerang.

Y : "On est à une époque où on aime penser vite, c'est la culture de la réaction. On veut avoir des réactions plutôt que des pensées ou des réflexions. On veut avoir des avis tranchés alors que tout est nuancé tout le temps. Et il y a même quelque chose de plus insidieux qui se passe dans cette époque : quand on est nuancé, on a l'impression que notre avis n'est pas solide alors que, justement, il amène à plus de réflexion. On a tendance à prêter l'oreille à ceux qui ont des envies tranchées. On se dit que, voilà, il a un avis solide alors que la réalité est beaucoup plus complexe que ça. Les gens sont plus complexes que ça.

La complexité demande de l'effort, du temps, de penser, de prendre de la hauteur, de prendre du recul, la capacité de dire que je ne sais pas ou que je ne sais pas encore. Plutôt que d'avoir une espèce de société où tout le monde a un avis sur tout [...]

Le rap, notamment, le rap de MC Solaar, m'a appris à être bavard. J'avais des choses à dire et cette culture silencieuse ne me convenait pas

J'avais des choses à dire sur un peu tout et n'importe quoi. Ma vie à l'école, l'Afrique qui me manque, ce que j'aimais en arrivant ici, mes nouveaux potes, l'ascenseur qui ne marche pas dans mon immeuble HLM… Je cherchais la forme et, en découvrant des rappeurs comme MC Solaar, je me suis dit que je pouvais le dire sous cette forme-là. Il n'y a pas besoin d'avoir quelque chose de grave à dire pour pouvoir le dire.

Mon obsession c'est la décharge émotionnelle

Ce n'est pas une question de vocabulaire. Quand la décharge émotionnelle, elle est transmise, c'est trouver les mots simples, des sensations fortes [...]

J'ai commencé à écrire, j'étais jeune adolescent, à 12 ans, mais je ne savais pas ce que j'écrivais en fait. J'avais juste envie d'écrire des choses et j'aimais bien cette matière. Les mots, c'était presque de la sculpture. J'aimais bien les mâcher, les détourner. À l'époque, c'était l'arrivée du verlan, de l'argot. J'adorais ça".

🎧  CARTE BLANCHE - Le free style inédit de Youssoupha 

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