Alors qu’une exposition sur le génocide des Juifs et son apparition dans la BD s’ouvre jeudi 19 janvier au Mémorial de la Shoah à Paris,

Détail de l'affiche de l'exposition Shoah et bande dessinée du Mémorial de la Shoah
Détail de l'affiche de l'exposition Shoah et bande dessinée du Mémorial de la Shoah © Corbis / Bilal/Darmaun

Retour en cinq images sur la représentation de la Shoah dans le 9e Art.

1ere image : Un témoignage direct sur les camps par une victime : l’exemple du Mickey de Gurs

Mickey au camp de Gurs
Mickey au camp de Gurs © Horst Rosenthal/Mémorial de la Shoah

Didier Pasamonik, co-commissaire de l’exposition Shoah et bande dessinée, l’image au service de la mémoire :

C’est un fascicule découvert dans les archives du Mémorial. Une histoire de Mickey dans un camp de concentration. Une préfiguration de Maus, cinquante ans avant sa publication ! L’auteur est un jeune juif allemand : Horst Rosenthal, venu en France à l’âge de 17 ans en 1933. Il n’avait pas de papiers. Il s’est très vite retrouvé dans des camps de réfugiés. Après avoir erré, il a échoué à celui de Gurs dans les Pyrénées-Atlantiques, où avaient été détenus les Espagnols qui fuyaient la guerre d’Espagne, puis, à partir de septembre 1939, les soldats allemands capturés, dont certains nazis. Quand Pétain arrive au pouvoir, Gurs devient un camp pour les Juifs. Horst Rosenthal va dessiner trois petits carnets de ce Mickey avant d’être gazé en 1942 à Auschwitz. C’est un dessin un peu naïf. L’histoire est pleine d’espoir puisque à la dernière planche, Mickey espère aller en Amérique. C’est le premier témoignage sur les camps de quelqu’un qui y a vécu et qui a été victime ensuite de la Shoah.

2e image : Les Belles histoires de l’Oncle Paul, exception notable au silence de l’après guerre

Les Belles histoires de l'oncle Paul : le héros de Budapest - 1952
Les Belles histoires de l'oncle Paul : le héros de Budapest - 1952 © Michel Graton - Jean-Michel Charlier /Spirou/Dupuis

Didier Pasamonik :

Cette image est assez singulière. Dans l’après-guerre, la Shoah n’est pas un sujet. Parce qu’il faut se réconcilier avec l’Allemagne, cette qualification de grand crime n’est pas d’actualité. C’est, comme le dit l'historienne Annette Wieviorka : « un sujet de contrebande ». On en parle de façon détournée. Pas seulement dans la BD ou la presse jeunesse, mais aussi dans les grands journaux. La prise de conscience sera plus tardive. Seule exception : Les belles histoires de l’oncle Paul parues dans Spirou qui ont l’avantage d’être un support pédagogique. Et en 1952 dans ce magazine jeunesse créé en 1938 par Jean Dupuis, Les Belles Histoires évoquent l’histoire de Raoul Wallenberg. Ce Juste parmi les nations, diplomate suédois a sauvé des milliers de Juifs hongrois de la déportation avant de disparaître dans des circonstances troubles à Moscou.

Le dessin est classique et précis, avec le sens du détail poussé loin puisque basé sur des documents authentiques. Exemple : si les Juifs français avaient une étoile jaune cousue sur leur vêtements, les Juifs hongrois portaient un brassard, et c’est comme ça qu’ils sont représentés dans la BD. Cette BD est signée par deux futures stars du 9e Art : Jean Graton, le futur dessinateur de Michel Vaillant et Jean-Michel Charlier, le scénariste de Barbe rouge, Blueberry, Tanguy Laverdure. Ils ne sont que de jeunes débutants quand ils créent la première BD qui évoque la Shoah après L_a bête est mort_e, une histoire zoomorphe de Calvo de 1944. Il faudra attendre 30 ans avant de retrouver une image qui décrive la Shoah avec une telle acuité dans la bande dessinée.

3e image : la Shoah fantasmatique puis absente des comics books américains

Couverture de Captain America n46 de 1945
Couverture de Captain America n46 de 1945 © Jack Kirby et Joe Simon

Didier Pasamonik :

C’est une couverture de Captain America qui date de 1945. Captain America est le super héros crée par Jack Kirby et Joe Simon en 1940. Dans les premiers comics books américains, on sent bien que la guerre est loin, et ne concerne pas les Américains. La torture nazie est représentée dans des récits d'horreur gore dont les adolescents se repaissent : un chat noir et une sorcière arborant un brassard avec une croix gammée avec des salles de torture. Mais à partir de décembre 1941 et les bombardements de Pearl Harbour, les Etats-Unis entrent en guerre. Et là, la mécanique change. Captain America devient le représentant de la nation américaine. Donc plus question de représenter la guerre comme quelque chose d’horrible puisqu’il faut bientôt envoyer sur le front les jeunes lecteurs devenus soldats, avec le risque de se faire tuer. La guerre doit être positive, au secours de la démocratie et de la liberté. Les représentations, vont changer : de jeunes soldats au brushing impeccable vont faire leur apparition pour « casser la gueule » à Hitler et à la Gestapo. Dès que le conflit se termine en 1945, le sujet disparaît complètement le combat s’oriente vers la pègre, les bandits, à l’exception des EC comics qui parleront de la Guerre de Corée jusque dans les années 80. Là, Chris Claremont un scénariste des X-men va faire de Magneto, un méchant, un rescapé d’Auschwitz. Et c’est son expérience à Auschwitz qui le rend méchant : ce qu’il a vu de l’humanité l’a rendu malfaisant au moment où il arrache les grilles d’Auschwitz.

4e image : la révolution Maus d’Art Spiegelman

Couverture de Maus d'Art Spiegelman
Couverture de Maus d'Art Spiegelman © Flammarion

Didier Pasamonik :

Le feuilleton télé Holocauste réalisé en 1978 fut une révolution dans la perception que pouvaient avoir les gens de la Shoah. Maus a réussi le même exploit en BD. Ce n’est pas une BD documentaire, mais l’histoire d’un fils qui dialogue avec son père victime de la Shoah. On est dans le premier travail de mémoire, puisque c’est la première génération d’après le génocide qui s’exprime. Art Spiegelman est issu de la mouvance underground créée par Crumb en 1966 dont le mot d’ordre est « to put an X in the comics » : mettre du sexe dans la BD, soit sortir une bonne fois pour toutes la BD de son monde d’enfant et devenir un outil de création adulte pour les adultes. Spiegelman débute ce travail à partir de 1972, mais ce n’est qu’à partir de 1980 que son histoire est publiée dans Raw, une revue d’avant-garde, jusqu’en 1992.

Maus est un choc. C'est une forme nouvelle de narration en BD, le roman graphique. Et il est immédiatement populaire : les ventes aux Etats-Unis, atteignent très vite un million d’exemplaires. C’est la première BD à recevoir le Prix Pulitzer, la plus haute distinction littéraire américaine avec une certaine ambiguïté : Art Spiegelman doit se battre pour dire que ce n’est pas une fiction. Le roman graphique va devenir par essence le lieu de la mémoire avec Persépolis de Marjane Satrapi, ou L'Arabe du futur de Riad Sattouf. Ce sont des livres mémoriels. On se souvient de son enfance.

5e image : La mémoire apaisée

Didier Pasamonik :

Deuxième génération, ce que je n’ai pas dit à mon père
Deuxième génération, ce que je n’ai pas dit à mon père © Michel Kichka - Dargaud 2012

Tiré de Deuxième génération, ce que je n’ai pas dit à mon père (Dargaud, 2012), c’est une image très forte qui montre Michel Kichka et son père Henri, rescapé de la Shoah (il a été détenu dans 11 camps nazis et a survécu aux marches de la mort) lors d'une visite à Auschwitz. On les voit à l’intérieur d’un baraquement vide. Ce grand vide, montre la béance des disparus. C’est très représentatif de ce qu’est le travail de mémoire. Quand la deuxième génération d’après la Shoah s’empare du sujet, elle s’emploie à faire la BD de la mémoire apaisée. On considère que l'Histoire est connue, on doit désormais en comprendre la signification et en porter la mémoire. Henri Kichka a perdu presque toute sa famille dans les camps. Mais soixante-dix ans après, il dit : "les Nazis ont essayé de m’anéantir mais aujourd’hui j’ai beaucoup d’enfants et de petits enfants, je suis à l’origine de plus de vivants que de morts. J’ai résisté à la tentative d’effacement des nazis." C’est quelqu’un qui ne peut pas faire une demie phrase sans un jeu de mots. C’est le rire qui lui a permis de survivre. On voit d’ailleurs dans l’album la famille faire des blagues. Le rire est aussi une catharsis.

Écoutez un extrait de l'entretien :

  • Lire aussi : Le très dense et passionnant catalogue Shoah et bande dessinée, l’image au service de la mémoire signé Didier Pasamonik et Joël Kotek et publié chez Denoël Graphic/Mémorial de la Shoah.
  • Et plus d'informations sur l'exposition Shoah et bande dessinée, l’image au service de la mémoire à retrouver sur le site du Mémorial de la Shoah
  • La présentation de deux BD qui évoquent la shoah par Laetitia Gayet dans Bulles de BD
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