Mattotti, Gipi, ils sont tous les deux Italiens, et publient ce mois-ci, chacun une épaisse BD à la plume en noir et blanc. Mais la démarche, le propos et le ton divergent.

Couvertures des bandes dessinées : "Guirlanda" de Mattotti et Kramsky et de "La Terre des fils" de Gipi
Couvertures des bandes dessinées : "Guirlanda" de Mattotti et Kramsky et de "La Terre des fils" de Gipi © Casterman et Futuropolis

Le pays enchanteur de "Guirlanda" de Mattotti

Lorenzo Mattotti a laissé divaguer sa plume pour nous livrer un conte poétique pour moyens et grands.

Le peuple des Guirs (sorte de peuplade anthropomorphe de morses, graphiquement pas très éloignés des Moomins, les héros de Tove Jansson) rencontre quelques soucis : Cochenille, la belle-fille du chaman de la communauté, a disparu. Inquiet, son époux part à sa recherche, d’autant plus inquiet qu’elle est probablement enceinte. En route, il croise le "Mont Rauque", qu’il fâche, ce qui déclenche une inondation. Pendant ce temps-là les Guirs se détournent de leur sage pour céder aux sirènes du crustacé géant de "Lent-des-pinces"…

Après une pause de quatorze ans en BD, Lorenzo Mattotti revient avec Kramsky pour, dit-il, "retrouver la légèreté du trait de mes cahiers Ligne fragile". Dans une histoire et un univers balisés, il a improvisé et libéré son imagination. Truffé de références graphiques (Moebius, mais aussi Gustave Doré) et mythologiques (les Dieux grecs, mais aussi La Divine comédie de Dante) son dessin à la plume en noir et blanc éblouit. Mattotti nous livre une histoire poétique, autant qu’esthétique qui invite au rêve, à l’évasion mais aussi à une réflexion légère sur la famille, la connaissance et la société humaine. Il faut prendre son temps pour parcourir les 384 pages de Guirlanda et ne pas chercher de sens à tout prix. Mais le plaisir est au rendez-vous.

Case extraite de "Guirlanda" de Mattotti et Kramsky
Case extraite de "Guirlanda" de Mattotti et Kramsky © Casterman

Écoutez Mattotti :

Dans l’illustration, on doit concentrer les informations dans une image. Dans la BD, c’est le contraire, on peut développer un monde à part entière. Le dessin est comme une mélodie musicale.

Écoutez Mattotti :

J’ai pensé à Fred, Moebius, mais aussi au manga Gong, à La Divine Comédie, à l’Eneïde… On va puiser dans tout notre imaginaire.

Écoutez Mattotti :

J’avais envie de régler mes comptes avec la plume

Comment j’ai dessiné "Guirlanda"

La leçon de dessin de Mattotti :

Feuilletez quelques pages :

ET AUSSI I les dessins originaux seront exposés à partir du 16 mars à la Galerie Martel

"La Terre des fils" de Gipi, une histoire forte et sombre

Ici, à l’inverse de Guirlanda : le dessin à la plume est au service d’un propos presque brutal.

Deux frères et leur père survivent à une catastrophe, peut-être bactériologique ou nucléaire. Ils vivent dans une cabane dans des marécages. Le père, taiseux, écrit. Après sa mort, les deux fils partent avec son cahier en quête de quelqu’un qui sache lire et puisse trouver dans son écriture, une trace de son amour pour eux. Leur recherche tourne au voyage initiatique un peu désespéré.

Trois cases de "La terre des fils" de Gipi
Trois cases de "La terre des fils" de Gipi © Futuropolis

Trois ans après Vois comme ton ombre s’allonge, Gipi livre un album en noir et blanc, sans voix off. Son dessin est sobre, sans fioriture. L’essentiel réside dans l’expression des personnages. Leurs traits étant réduits à leur strict minimum, c’est souvent par la bouche que ça se passe.

On referme La Terre des fils presque abasourdi par cette réflexion noire sur le monde de l’après, la violence, la langue, la culture et le dialogue. C’est rêche, violent, brut, mais fort, sans concession.

"C'est une sorte de sacrifice"

Au début, j'avais juste cette image d'un père avec un cahier dans lequel il écrivait. Et ses deux fils qui ne savaient pas lire. Ensuite, j'ai imaginé qu'il y avait un secret dans le carnet, que l'un des fils voulait découvrir. S'est mêlée l'idée que l'on puisse aimer quelqu'un sans pouvoir le lui dire, sans pouvoir l'expliquer. C'est une sorte de sacrifice : le père vient d'un monde détruit. Il veut que ses fils soient armés pour le monde nouveau dans lequel il vont vivre. Alors le père décide de ne pas raconter le monde d'avant, de ne pas transmettre sa mélancolie de ce monde disparu. Et pour ça, il décide de ne pas être gentil.

Gipi explique comment lui est venue l'idée de LaTerre des fils :

J'aime l'idée de liberté absolue

Oui, jeune, j'étais punk. Mais depuis j'ai grandi, je regarde cette période avec moins de passion. Mais dans mon histoire, il subsiste cette idée de liberté, de liberté absolue. J'adore avoir des personnages qui n'ont pas de règles, qui vivent en dehors de la société. Quand on pense que les garçons, au début du livre, tuent un chien ! Les Américains expliquent que pour faire une bonne histoire, il faut faire en sorte que les lecteurs s'attachent aux personnages. Et pour ça, ils conseillent de leur faire caresser un chien ! Et moi, j'ai fait l'inverse !

Gipi sur les restes de sa période punk dans sa BD aujourd'hui :

La leçon de dessin de Gipi

Comment j'ai dessiné La Terre des fils :

Feuilletez quelques pages :

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