Invité d'Augustin Trapneard ce lundi, le dramaturge et metteur en scène Wadji Mouawad a choisi pour la carte blanche qui lui était offerte en fin d'émission de lire un long texte, version actualisée d'un article publié en 2014 dans la revue "L'Orient littéraire".

Wajdi Mouawad pendant une conférence sur le "silence" dans son travail (Madrid, septembre 2018)
Wajdi Mouawad pendant une conférence sur le "silence" dans son travail (Madrid, septembre 2018) © Maxppp / EPA/Luca Piergiovanni

Voici l'intégralité du texte :

« Voir... C’est une vérité ancienne partagée par tous les humains doués du sens de la vue : contempler un paysage peut être une consolation. Il suffit de lever les paupières et le monde est là, offert, disponible. Cependant, pour qu’un paysage puisse apparaître dans toute sa splendeur, il faut le chevauchement de deux points de vue saisis simultanément, l’un par l’œil droit, l’autre par l’œil gauche. Sans cette addition, sans cette vision binoculaire, nous serions incapables d’évaluer les multiples plans d’un paysage, ni d’en apprécier les profondeurs. Qui n’a qu’un œil solitaire serti au milieu du front, est privé de perspective. Telle est la mauvaise fortune des cyclopes. Captifs d’un point de vue inflexiblement central et mono axial, ils regardent le monde en aplat, impuissant à concevoir l’idée d’une profondeur de champs.

Enfermé dans l’antre du Cyclope, Ulysse et ses compagnons se retrouvent à l’intérieur d’une grotte dont l’accès est protégée par un gigantesque rocher circulaire s’ouvrant et se refermant telle une paupière de pierre sur une cavité où, solitaire, vit un monstre à l’œil solitaire. Un rocher, une rosace opaque, un œil, un tombeau. Ulysse doit renoncer à toute ruse qui consisterait à tuer le monstre : incapables, même avec vingt-deux hauts fardiers à quatre roues, de faire bouger cette pierre, lui et ses compagnons se condamneraient à une mort lente et cruelle, emmurés à tout jamais avec le cadavre du cyclope. Ulysse choisit alors de lutter en usant de cet ensemble de connaissance dont il a, en être civilisé, hérité : la culture. Se présentant au monstre comme un homme se prénommant Personne, il l’enivre du meilleur vin, ce nectar que ses ancêtres ont reçu des Dieux, et le prend au piège dionysien de la joie, de la fête et des grandes noces jusqu’à le faire sombrer dans un lourd sommeil dont il profite pour lui crever l’œil à l’aide d’un tronc d’olivier taillé en pointe et durcie à la braise. Hurlant, écumant, le cyclope ameute ses congénères, lesquels, de l’autre côté de la pierre, tentent de connaître la cause de ses peines. Qui me tue ? leur répond le cyclope, Personne ! _C’est Personne qui me tue !_Si personne ne te tue alors, contre ton mal, nous ne pouvons rien. Aveugle, abandonné, fou de colère, le monstre dégage à tâtons la pierre de la grotte dans l’espoir d’attraper les marins mais, ceux-là, profitant des moutons et béliers qui se pressent vers l’extérieur, parviennent à s’échapper. Par ce récit, Homère donne corps à cette idée qui veut que contre la barbarie, il est sage d’user de moyens dont la finesse échappe à la barbarie. Contre l’opacité de la force, opposer la lumière de l’esprit, contre le cercle de pierre, opposer la rosace de verre, contre la certitude aveugle du dictateur, opposer la solidarité des ébranlés.   

Comment ne pas songer aujourd’hui, au massacre des Rohingyas ou à la Syrie, devenue grotte à l’œil opaque où tout un peuple est la proie de son effroyable cyclope ? Ces cyclopes-là n’ont rien à envier aux cyclopes homériques puisqu’ils en sont les descendent directs. Étouffant la moindre perspective, le moindre point de fuite, traquant les échappées belles et les trouées, nazisme, fascisme, franquisme et aujourd’hui assadisme, ont œuvré et œuvrent toujours sous d’autres noms avec une violence inouïe pour que jamais, le moindre perspective ne puisse se déployer dans l’espace politique, artistique, scientifique et social sur lequel ils règnent. Tout volume fait surgir une profondeur, toute profondeur induit une face cachée, un lieu secret, une ombre qui devient contradiction à la lumière aveugle, omnipotente, omniprésente, que ces cyclopes prétendent être. Imposant par la force leur vision mono-axiale, l’œil du cyclope c’est, hier comme aujourd’hui, l’œil du meurtre.

Est-ce d’avoir anticipé une telle bestialité que la nature n’a jamais permis l’apparition de créatures cyclopéennes ? Même Monoculus Oculus ne peut être considéré comme une créature cyclopéenne au sens strict du terme, même la merveilleuse daphnie, Daphnia Magna, ou puce d’eau, ne relève de la cyclopie. Les cyclopes sont une impossibilité, une invention humaine, une humainerie, une forme cauchemardesque du pouvoir dont nous ne pourrons jamais annuler le risque tant la tentation cyclopéenne qui s’empare des humains dès lors qu’ils accèdent au pouvoir est inhérente à ce pouvoir. La défaite du fascisme et du nazisme n’a pas mis fin aux dictatures et n’a pas empêchée la résurgence de nouveaux cyclopes aux formes toujours plus complexes. Tels ces lymphomes qui, après avoir été détruits à la suite d’une chimiothérapie, les dictatures réapparaissent inaltérables et imputrescibles. Si, au fil du XXe siècle, elles se sont affichées frontalement, dans toute la brutalité de leur désir hégémonique, elles se sont aujourd’hui normalisées, condamnant dans les termes les plus dures ces dictatures qui les ont précédées, et s’il est vraie qu’elles n’en n’ont pas le caractère exterminateur, elles n’en demeurent pas moins mue par le même soif de pouvoir, nommant crise ou dette leur œil frontal, imposent leur temps, leur rythme et leur lois, affrontant, grâce à une bureaucratie juridique ceux qui se dressent contre elles. Ces cyclopes nouveau genre ont ceci de pervers qu’ils s’adossent à notre bien être pour nous dévorer. L’usage qu’ils font de la planète, la capacité à rester sourd aux oracles que sont le réchauffements climatiques et la disparitions des espèces animales, donnent à penser que ce n’est plus la maîtrise des sociétés humaines qu’ils ont en mire, mais la destruction de la Terre. Et nous sommes devenus leurs complices puisque c’est nous les premiers qui surconsommons,  qui sommes attachés à nos conforts, à nos voitures, à nos viandes et à nos millions de bêtes abattus à chaque heure de chaque jour. 

Jadis, face aux cyclopes, surgissaient les paons pour se jeter sur eux et les dévorer, lançant leurs cris enragés et moqueurs : ouvrant leurs éventails, ils fêtaient leur victoire, faisant voir, au travers de leur plumage, cinquante yeux préfigurant la multiplicité des points de vues politiques et esthétiques, cinquante yeux donnant sa beauté à l’oiseau démocratique. Il est permis aujourd’hui, à mesure que se tisse les liens de plus en plus incestueux entre pouvoir, médias, et argent, de craindre un temps où s’accomplirait l’alliance monstrueuse entre le cyclope et le paon, l’un imposant ses lois à travers la violence économique, l’autre surveillant, de ces cinquante yeux qui ne dorment jamais la moindre résistance. Ils ont cinquante yeux mais ne regarde que d’un seul œil.

S’ils devaient revivre leur odyssée, Ulysse et ses compagnons seraient aujourd’hui prisonniers d’un cyclope autrement plus rusé, à l’intérieur d’une grotte bien plus sophistiquée, dessinée par les plus grands architectes, défendues par les meilleurs avocats, protégés par les plus puissants lobbys, adossées aux plus grandes institutions financières, en lien constant et direct avec le reste du monde grâce à ses propres satellites et son propre réseau de télécommunication.

Enfermés dans une telle grotte, Ulysse et ses compagnons pourraient avoir la conviction d’être délaissé par les Dieux. Ne pouvant compter que sur eux-mêmes, mus par une colère née du sentiment d’injustice et d’impunité dont profitent ces monstres à l’œil unique, ils joindraient leurs appels aux appels de leurs semblables et, de Bucarest à Nairobi, de Bogota à Athènes, de Détroit à Alexandrie, de Kiev à Ramallah, de Bombay à Mexico, de Pékin à Homs et de Marseille à Djerba, ils feraient monter cette clameur qui sonnerait comme un puissant appel à la révolte : Mais où sont donc les foudres de Zeus, où est le soleil flamboyant, si, à la vue de pareils meurtres, ils restent sans agir dans l'ombre ? »

8 min

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