Montre-moi tes gestes, je te dirai qui tu es ? C'est ce que réfute Pascal Lardellier, professeur en sciences de la communication, dans l'émission "Grand Bien Vous Fasse". Il explique en quoi cette tendance s'est progressivement normalisée et combien les conséquences peuvent être négatives sur la société.

Langage corporel. Montre-moi tes gestes, je te dirai qui tu es : vraiment ?
Langage corporel. Montre-moi tes gestes, je te dirai qui tu es : vraiment ? © Getty / mikroman6

Si le chercheur estime que les gestes peuvent souvent révéler l'état d'esprit d'une époque, d'une société, il explique que nous avons trop souvent tendance à définir autrui en fonction de son langage corporel, de sa gestualité, un moyen instinctivement exploité pour tenter de saisir la personnalité, les comportements ou le style de vie d'une personne.

Une époque obsédée par la lisibilité des gestes 

Pascal Lardellier : "Je pense que cette obsession de la lisibilité des gestes s'inscrit dans l'air du temps et elle est caractéristique ou symptomatique d'une époque qui a érigé la transparence comme une espèce de valeur cardinale et le contrôle total telle une judiciarisation de la société. Il y a là une forme d'obsession de la lisibilité du corps et du geste : le fait que l'autre doit être lisible, que l'on doit lire ses émotions, ses pensées...

Mais pourtant vous pouvez aussi avoir un état intérieur qui n'est pas forcément lié à la relation que vous avez sur le moment. Vous pouvez avoir un passage qui fait que vous allez exprimer quelque chose à votre corps défendant. 

Je peux l'interpréter, mais je crois que ça serait presque une violence faite à autrui. Les humains ne sont ni des armoires ni des huîtres, donc ce n'est pas parce qu'on a les bras fermés ou qu'on a les bras ouverts qu'on est soit ouvert, soit fermé à la relation à autrui

Je crois qu'il faut en finir avec ces choses-là qui font qu'effectivement, il y aurait une espèce de codage universel. De surcroît, il y a une espèce de granularité du social qui se niche dans les micro détails. Il peut y avoir une dimension culturelle, mais je crois que bien malin est celui qui peut effectivement, sans coup férir, dire qu'un geste peut signifier une donnée absolue. 

Il y a l'égocentrisme qui joue et qui tend à faire penser que seule la raison et la parole seraient les bras armés de la relation. Sans oublier que de, l'autre côté, il y a cette espèce de fétichisation obsessionnelle du décodage

Nous sommes tous des Monsieur Jourdain de la gestualité

Nous passons notre temps à décoder autrui, à regarder, à essayer de percevoir des choses. Et puis, soudainement, il nous arrive de percevoir ce qu'on peut appeler un signal faible, un rougissement, un moment où on se dit qu'autrui ressent une émotion qu'on va essayer de décoder. 

Je crois qu'au lieu de faire une photo d'autrui, d'en tirer des conclusions hâtives, il faut essayer de saisir les choses dans leur dynamique relationnelle

Décrypter les gestes d'autrui : une forme de discrimination 

Le spécialiste des relations en vient ensuite à conseiller d'éviter de catégoriser une personne à partir de sa gestuelle auquel cas c'est, selon lui, la porte ouverte à la discrimination : 

Il faut se garder d'interpréter des indices stéréotypés qui nous induisent en erreur...

"C'est quand même délicat, me semble t-il, de faire de l'autre quelqu'un qui est passible du délit de sale geste. Je trouve scandaleux qu'on puisse analyser la gestuelle dans un entretien de recrutement par exemple. On peut le faire, mais faire pencher la décision là-dessus c'est quelque chose qui pose un problème éthique"...

Une vision normalisatrice des relations humaines 

PL : "Nombreuses sont les études qui ont confirmé la non-universalité et la relativité de la gestualité. Alors qu'au contraire, celle-ci prend justement sens dans un contexte bien spécial qui s'exprime par rapport à une éducation, par rapport à un caractère générationnel, à une culture, il n'est pas juste de vouloir dire que tout le monde fonctionne de la même manière et exprime un caractère universel

Le geste répond à des tas de paramètres qui vont infléchir l'universalité possible de la gestualité

C'est pourquoi Pascal Lardellier signifie que le décryptage des gestes diffuse une vision normalisatrice des relations humaines : 

Tout le monde a quelque chose à dire sur la gestualité, c'est vraiment une mode sociale qui s'est imposée. 

Le risque de cultiver une toute puissance relationnelle 

Pascal Lardellier explique que "c'est la forme d'une toute puissance relationnelle qui indique aux gens que s'ils apprennent ces lexiques gestuels et corporels, ils pourront lire chez autrui ses émotions, ses pensées comme dans un livre ouvert". 

Cette pseudoscience incite à prendre l'ascendant sur l'autre : on dit aux gens qu'ils vont exercer une forme de toute puissance en disposant de lexiques, d'un discours para sectaire, une parole scientifique qui fait office de vérité.

On peut tomber sur des gens qui vont vous apprendre à manipuler, à lire dans autrui, sans considérer parallèlement la complexité, l'énorme complexité du social qui n'est en rien réductible à des équations et à des typologies simplistes.

D'un côté, on va fétichiser le geste pour dire qu'il y a des codes universels et puis de l'autre côté, on va voir que le geste prend naissance dans une interaction, tout un ensemble de codes sociaux qui nous viennent d'une époque, d'une culture, d'un milieu social et qui sont générationnels. 

Aller plus loin 

🎧 RÉÉCOUTER - Ce que nos gestes disent de nous, Grand Bien Vous Fasse

📖 LIRE - Pascal Lardellier, Enquête sur le business de la communication non verbale (éd EMS)

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