L'écrivain Laurent Mauvignier publie "Histoires de la nuit" (Editions de minuit). Invité de l'émission Boomerang d'Augustin Trapenard, pour sa carte blanche, il a choisi d'évoquer l'évasion par le dedans, une sensation provoquée par ce tableau de nu conservé au Musée d'Art moderne de Paris du peintre nabi.

"Nu dans le bain" : quand Bonnard peint sa femme dans son bain, il échappe au néant.
"Nu dans le bain" : quand Bonnard peint sa femme dans son bain, il échappe au néant. © Getty / Fine Art Images/Heritage Images

Laurent Mauvignier sur le confinement et l’évasion par le dedans avec Pierre Bonnard : 

"Coincé chez moi comme tout un chacun pendant le confinement, j’ai pensé que rien n’était mieux comme exode que celui du confiné, qui ne pousse l’exilé que sur ses chemins intérieurs. 

Ceux-ci sont vieux comme le monde, et on peut sans peine imaginer notre ancêtre recouvrant sa grotte préhistorique de la peinture de ses exploits de chasse précisément quand la rigueur de l’hiver l’oblige à se tenir enfermé dans sa cavité montagneuse, à l’écart du gibier, s’imaginant alors qu’en dessinant des biches, des bisons et des mammouths, il les fera débarquer par escouades entières ; l’enfermement le poussant à réagir tel l’émigré Picasso réagissant au massacre de Guernica, s’y projetant sans quitter son atelier mais fonçant tête baissée contre la barbarie."

Bien sûr, on imagine facilement l’exode intérieur de Picasso

Mais je voudrais vous parler d’un autre peintre, dont on se demandera bien, au premier abord, en quoi cette affaire d’exode intérieur le concerne.

Il s’agit de Pierre Bonnard, ce bon vieux nabi tranquille comme Baptiste, qui, pendant quelques décennies, aura peint sa femme dans leur baignoire, ou des fleurs, des petits intérieurs coquets et paisibles. 

C’est qu’on peut aussi, comme beaucoup d’artistes et d’écrivains l’ont fait, chercher un monde à l’intérieur du monde. C’est ainsi que la modestie feinte de Pierre Bonnard avance parmi les grands inféodés de l’espèce humaine : l’air de rien, un homme passe toute sa vie à peindre sa femme. 

Deux guerres mondiales zèbrent le ciel d’éclairs dévastateurs, la bombe atomique irradie le ciel d’Hiroshima : et Bonnard peint sa femme dans sa baignoire. 

Il la regarde avec l’obstination d’un dieu entêté qui refuse son tribut au fléau du temps, comme il a préféré dédaigner la guerre : l’eau du bain, c’est la jouvence qui fait que la peinture et la beauté triomphent de la vieillesse, de la maladie, de la mort.

Avec ses délicates touches de peintures, en toute discrétion, Bonnard triomphe du néant".   

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