Alain Chouet, ancien officier des services secrets français, a vu les trois saisons de la série d'espionnage de Canal +. La fiction est-elle réaliste ? Décryptage.

Le Bureau des légendes
Le Bureau des légendes © Corbis / Frédéric Stucin / Canal+

Questions pour un espion. Le Bureau des légendes, la série d'espionnage créée par Eric Rochant pour Canal +, est-elle conforme à la réalité ? Ainsi, dans la vraie vie "Malotru", joué par Mathieu Kassovitz, aurait-il pu être en poste pendant sept ans à Damas ? Pourrait-on envoyer le chef Henri Duflot (Jean-Pierre Darroussin) sur une mission à risque ? "Phénomène" (Sara Giraudeau) pourrait-elle être polytechnicienne ? Alain Chouet est un ancien officier des services secrets. L'ex-numéro 2 de la DGSE (direction général de la sécurité extérieure) a raconté sa vie au service du renseignement dans un ouvrage passionnant La sagesse de l’espion édité par L’œil neuf. Si notre ancien "espion" apprécie beaucoup la série qu’il trouve remarquablement bien faite, et bien jouée, il a noté quelques invraisemblances. Inventaire.

►►► Si vous n'avez pas encore vu la saison 3 : attention petit spoiler !

"Malotru" clandestin pendant 7 ans à Damas ? Impossible

Alain Chouet : "Le fait qu'un homme comme Malotru puisse vivre sous couverture clandestine pendant sept ans, en couchant avec la femme d'un ponte du régime syrien, sans jamais éveiller l'attention ou les soupçons… A Damas, ça ne marche pas ! Dans les pays à forte censure sociale où tout le monde se connaît, c’est impossible ! La capitale syrienne, c'est comme un petit village : un étranger ne peut pas agir en clandestin pendant 7 ans sans soulever des questions, des doutes, voire pire."

"Phénomène" polytechnicienne ? Impossible

Alain Chouet : "Sara Giraudeau joue très bien le rôle de la jeune « Phénomène ». En revanche, le jour où vous me présentez un diplômé de Polytechnique qui accepte de faire ce qu'elle fait, et qui n'exige pas dès son entrée à la Direction générale du renseignement au minimum un poste de sous-directeur, appelez-moi, parce que vous aurez affaire à un oiseau rare !

Dans les habitudes hiérarchiques françaises, un diplômé de Polytechnique : il ne va pas aller faire "le singe". Quel que soit son âge, ses aptitudes, ses compétences, il va exiger, et obtenir, un poste haut placé. C'est le mandarinat français."

La dureté de l’entrainement de "Phénomène" ? Peu vraisemblable

Alain Chouet : "A un moment, Sara Giraudeau se prend des baffes. Non, les coups à l’entrainement, ça n'existe pas ! Sinon on se retrouve au tribunal administratif, et il faut verser des indemnités. Et ça, le ministère de la Défense en a horreur. On ne fait pas non plus semblant d’enlever un officier du renseignement par des gens qu'elle ne connait pas et on ne l’interroge pas dans un but qu'elle ignore. A la DGSE, on ne coupe pas les gens de leur milieu social et familial. Sauf certains, mais qui sont spécifiquement entraînés et ils ne sont, croyez-moi, pas diplômés de Polytechnique !"

Véroler un système informatique en Azerbaidjan comme le fait "Phénomène" ? Peu probable.

Alain Chouet : "Injecter un virus dans le système informatique, n'est pas totalement impossible. Sauf que la responsable azérie du système protégé, n'est pas complètement idiote : elle ne va laisser personne avoir accès à son ordinateur hyper protégé. A la DGSE, vous ne pouvez pas y entrer une clef, un CD, une disquette ou autres, il n'y a pas d'espace prévu pour l'injection de données extérieures."

Les menaces entre services secrets de différents pays ? Impossible

Alain Chouet : "Je suis tombé de ma chaise de rire quand j’ai vu dans la série les hauts responsables du renseignement français menacer les services américains et israéliens, de représailles, d'opération de revanche, ou de chantage.

Aucun directeur général depuis 1946 ne s'est hasardé à menacer les services américains ou israéliens parce qu'il aurait été mis à la porte dès le lendemain. La France pratique « l'aplat-ventrisme » vis à vis des Américains.

Quant aux Israéliens, il est impossible de contraindre leurs services secrets, sans qu'ils ne débarquent le lendemain à l'Elysée en hurlant ! Tous les responsables de la DGSE le savent, et font très attention."

Les moyens de détection et de communication utilisés ? Impossible

Alain Chouet : "Dans une scène du Bureau des légendes, on voit sur un écran de contrôle la localisation des téléphones portables et leurs déplacements en direct. C’est plausible. La technologie IMSI-catcher permet, dans des endroits fortement technologisés comme chez nous en Europe, d'avoir une visibilité sur la présence d'un certain nombre de téléphones... Mais en plein milieu de l'Irak ou de zones détenues par l'Etat Islamique, j’en doute !

On ne prend pas non plus son téléphone portable du coin pour appeler la DGSE. Les officiers de renseignement qui partent en mission d’action, avec des risques de casse, n’ont pas des téléphones basiques. S'ils sont équipés, c'est avec des téléphones satellitaires qui ne sont pas sur le même modèle que les téléphones mobiles : leurs communications voyagent sur des faisceaux dédiés à des satellites précis, ces téléphones ne sont donc pas à la portée du premier venu !"

L'envoi du patron pour une mission risquée ? Impossible

Jean-Pierre Darroussin alias Henri Duflot dans Le Bureau des légendes
Jean-Pierre Darroussin alias Henri Duflot dans Le Bureau des légendes © Aucun(e)

Alain Chouet : "Quelles que soient ses qualités d'homme du renseignement, Henri Duflot n'a plus l'âge d'aller faire "le singe". En tous les cas, on ne l'enverrait pas seul au casse-pipe. Il y a des gens entraînés et payés pour ça. Surtout, le sous-directeur ne part pas sur le terrain parce qu'il a un compte personnel à régler. Ce simple fait serait un obstacle pour ce genre de mission. On ne peut pas laisser les gens s'impliquer personnellement dans une opération. On risque des dérapages incontrôlables."

"Sisteron" envoyé sur le terrain malgré sa prothèse à la jambe ? Possible

Alain Chouet : "A la "boîte", on ne tient compte des paramètres physiques que s'ils sont critiques pour la mission. Par exemple, on n’envoie pas des personnes allergiques dans des régions polluées ou autres... On a des contraintes médicales, mais un handicap, qui ne gêne pas pour la mission, pourquoi pas."

"Malotru" libéré grâce à un Russe et une demi-douzaine de faux passeports ? Impossible

Mathieu Kassovitz est "Malotru" dans "Le Bureau des légendes", la série de Canal +
Mathieu Kassovitz est "Malotru" dans "Le Bureau des légendes", la série de Canal + © Aucun(e)

Alain Chouet : "Un Russe infiltré dans Daech ? Même en admettant qu'il soit très fort, il ne va pas griller sa couverture pour sauver un otage français dont il n'a rien à faire.

Encore moins réaliste dans l'évasion de Malotru : sa fuite sous une demi-douzaine de fausses identités. Ceux qui prescrivent et organisent la mission, ne sont pas ceux qui détiennent les faux papiers. Ce sont deux services différents, et heureusement !

Les faux-papiers sont faits à la commande, ils ne sont pas en attente permanente. Ils sont détenus dans des coffres-forts. Et dans la tradition "gauloise", il faut 28 bordereaux pour en obtenir la sortie auprès d'un autre service qui est garant du fait que ces papiers ne se promènent pas comme ça dans la nature. Ensuite, Malotru arrive à Tripoli, il monte dans un bateau, il s'en va en Albanie, en Allemagne... Essayez de vous promener avec une collection de passeports aux identités différentes, et vous verrez comment ça se termine ! Il vaut mieux éviter !

Ecouter un extrait de l'entretien téléphonique avec Alain Chouet

Se servir d’un plan d'aiguillage de la SNCF de 1946 pour entrer en communication avec un officier syrien ? Tout à fait possible

Alain Chouet : "Pour communiquer de façon clandestine, cryptée, tout est possible. Ce document-là, je ne l'ai jamais vu, mais c'est dans l'ordre du possible. Ce plan, c'est un signal de reconnaissance admis par les deux bouts d’une chaîne. Si on veut communiquer de façon étanche et incompréhensible pour les autres, soit on a des systèmes de cryptages ultra sophistiqués, mais pas évidents à mettre en œuvre sans matériel technique, soit il faut avoir des signaux de reconnaissance, des mots-clefs.

Là, par exemple, l'histoire des trois questions : Nadia El Mansour répond à l'une des trois questions posées par une autre question, c'est un signal d'alerte. C'est plausible, même si on ne s'en sert pas tous les jours !"

Des histoires d’amour entre un officier de renseignement, et un agent ? Possible, mais interdit !

Alain Chouet : "Un agent, c'est quelqu'un qu'on actionne : Nadia El Mansour est un agent, alors que Malotru est un officier de renseignement, ou officier traitant puisqu'il traite des sources, des agents. Nadia El Mansour est supposée être la femme d'un ponte, elle peut avoir des sentiments pour Malotru, mais c’est très risqué.

Des histoires d'amours entre personnes qui travaillent dans le même service, ça existe à la DGSE comme ailleurs... Des histoires d'amour entre les officiers traitant et leur source, ça arrive mais c'est normalement totalement interdit et ça peut être objet de sanctions ou de dessaisissement de dossier. Parce que c'est la catastrophe assurée dans une manipulation (Cf La sagesse de l'espion avec une croustillante histoire d'amour à Pékin)."

Des bureaux impeccables où tout fonctionne ? Impossible

Alain Chouet : "Les plus misérables des bureaux montrés à l'écran sont d'un luxe extraordinaire à côté des vrais. Et surtout, à La DGSE, quand on emprunte les ascenseurs, ils ne fonctionnent jamais !"

Le trafiquant d’art turc qui sert d’intermédiaire pour des négociations avec Daech ? Possible

Alain Chouet : "Des trafics et du pillage d'œuvres d'art au Moyen orient, j'en ai vu à chaque conflit au Liban, en Syrie, en Irak, etc... Un pillage que l'on camoufle souvent derrière des pseudos destructions.

J’ai été conseiller technique pour la villa Méditerranée. A l'époque, les Européens avaient imaginé de créer le drapeau bleu. Un drapeau que l'on aurait dressé sur des vestiges archéologiques pendant les conflits pour que les gens les respectent. Je leur avais dit : "mettez-leur des drapeaux bleus comme ça, ils sauront exactement où tirer, où il faut aller chercher pour se faire du fric !"

A l’origine, l'objectif de Daech, c'était de se faire de l’argent. Son rapt fondateur, c'est le pillage de la banque centrale de Mossoul. En 2013, ils ont récupéré 500 millions de dollars en devises et en or. Ils s’en sont servis pour acheter des chefs de tribus sunnites du Nord de l'Irak, et de la Syrie. Le but de ces organisations, ce n'est pas d'islamiser la planète entière, c'est de se faire de l'argent !"

Le Bureau des légendes, est une série d'Eric Rochant avec Mathieu Kassovitz, Jean-Pierre Darrousin, Léa Drucker, Sara Giraudeau, Florence Loiret-Caille, Jonathan Zaccaï et Zined triki... produite par Canal +. Le DVD de la saison 3 vient de sortir. Le Dictionnaire de l'espionnage (du Bureau des légendes) écrit par Agnès Michaux est publié par The Oligarchs Editions.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.