Le chanteur Christophe est décédé jeudi soir à l'hôpital de Brest des suites "d'un emphysème", annonce sa famille. Il avait 74 ans et cinq décennies de tubes derrière lui.

Le chanteur Christophe, photographie en décembre 2019.
Le chanteur Christophe, photographie en décembre 2019. © AFP / Joël Saguet

"Christophe, c'est cinq décennies de tubes", résumait Libération, dans un portrait publié en 2016. Des tubes, oui : Aline, Les mots bleus, Le dernier des Bevilacqua, Succès fou, Les marionnettes, Les paradis perdus ou La Dolce vita. Une voix (particulière), des lunettes (pas claires) et un rythme (complètement décalé). Né Daniel Bevilacqua, en 1945 dans l'Essonne, il s'est éteint 74 ans plus tard à Brest. Il était hospitalisé en Bretagne après avoir été admis, le 26 mars, à l'hôpital Cochin de Paris. Il est décédé dans la soirée de jeudi des suites "d'un emphysème", une maladie pulmonaire, comme l'a indiqué sa famille à l'AFP. 

Fin avril, Christophe devait se produire à Paris, au Grand Rex. Deux concerts reportés à la rentrée en raison des règles de confinement. Oiseau de nuit, il avait tâté tant de terrains expérimentaux et, ces dernières années, revisité ses grands succès.  

Du chanteur yéyé au dandy moustachu

Tout commence au milieu des années 60. Christophe n'a pas 20 ans. Reviens Sophie précède Aline d'un an. Un million d'album : la seconde aura plus de succès que la première. Il y a aussi les premières parties de Claude François ; c'est le temps des idoles. "J'ai vite senti que ce n'était pas cette direction trop formatée qui m'attendait", raconte-t-il sur France Inter, à Augustin Trapenard en 2016. Difficile de s'arrêter là, en effet. 

Début des années 1970 : autre label, autre style. Le voilà moustachu, dandy vêtu de cuir. Il compose The Girl from Salina, musique du film de Gérard Lautner Sur la route de Salina, qui restera longtemps sa seule collaboration avec un cinéaste. Puis Christophe signe Les paradis perdus (1973) avec un jeune auteur de l'époque : Jean-Michel Jarre. Les synthés débarquent, nouvelle palette sonore et des rimes qui marquent : "Dans ma veste de soie rose /Je déambule morose/ Le crépuscule est grandiose". Changement de cap confirmé, et contraste audacieux avec la variété de l'époque : ses Mots bleus (1975) impriment la chanson française à jamais, rien que ça.   

Suivent plusieurs albums moins connus, Samouraï, La Dolce Vita avant le Beau bizarre. Ce nouvel ovni musical enthousiasme la critique, le public un peu moins. 1980, Christophe crie à nouveau Aline : la réédition se vend (très) bien et atteint le million de copies en France. 1983, vient le temps de raconter ce Succès fou. Synthés à fond, saxo un peu ringard... Mais toujours - toujours - les ambiances sonores qui priment.  

Piano intime et reprises

L'heure d'un break est venue. Rythme de travail ralenti, Christophe déserte la scène et collectionne les jukeboxes et les claviers. Il s'échappe ainsi pendant presque dix ans. Avant un retour en 1996, et une nouvelle maison de disque. Voilà Bevilacqua, son patronyme et titre de l'unique album dont il écrit quasi toutes les paroles. Le disque, qui contient de vrais morceaux de son idole Alan Vega, ne connaît pas le succès espéré. 

Début des années 2000 : sans aucun doute, Christophe compte désormais dans les icônes de la chanson française. Depuis, six albums sont sortis des doigts magiques du noctambule. Comm' Si La Terre Penchait (2001), un album live à l'Olympia (2002), Aimer Ce Que Nous Sommes (2008). Belles mélodies, nouvelles expérimentations. Une version "Intime", piano-voix, en 2014. Puis le Paradis retrouvé (2013), best-of de chutes de studio, come-back des années 70 et 80. 

Il y a quatre ans, énième retour. Christophe propose un nouveau long-métrage sonore, Les Vestiges du chaos, dont il livrait des extraits lors d'un concert sur France Inter au printemps 2016. Il retrouve Jarre à l'occasion, collabore de nouveau avec Alan Vega, et rend hommage à Lou Reed. 

La nuit était son jour

Ces tous derniers mois, c'est en regardant dans le rétro que Christophe a continué d'expérimenter. Deux albums sortis en 2019 (Christophe, etc.), qui mettaient ses  chansons à l'épreuve des autres. D'autres voix (Etienne Daho, Laetitia Casta, Eddy Mitchell, Camille, Raphaël) mais toujours enveloppés "d'une belle reverb'", et d'autres arrangements, mais toujours soulignés de synthés, et de vraies trouvailles. 

"Il a une approche cinématographique de la musique, il créé la bande son de ce qu'on a dans la tête", commentait Jean-Michel Jarre. Composer une chanson comme s'il tournait un film. Et rejouer, sans cesse, tâtonner, réinterpréter, rechercher... Ne jamais refaire ce qui a déjà été entendu. En bon perfectionniste.

Cinéphile, joueur de poker, pilote de courses dans sa jeunesse, et fan de bagnoles au carburant "alcool", Christophe n'avait pas honte d'une petite imperfection produite par ses doigts hésitants sur le clavier ou de sa voix parfois tremblante cachée derrière le delay. Ni de chanter en "yopp" ou d'oublier les paroles de ses propres chansons : "Je n'ai pas de mémoire.

"Tu es un passant mystérieux et énigmatique", lui avait lancé Fabrice Lucchini en juin dernier. Debout à 18h, couché au levé du soleil. La nuit était son jour, ses mots en suspension ("pas une phrase inutile") et le son sa passion. 

Au paradis (perdu ou retrouvé), Christophe demeurera comme lors de l'un de ses derniers passages à France Inter chez Edouard Baer. Pantalon de cuir, moustache, lunettes fumées et cheveux blancs-blonds lissés en arrière. Son style, différent de tous les autres, mais qui nous plaît, à tout jamais.

Aller plus loin

♪♫ - Christophe et ses mots bleus : notre playlist hommage.  Aline, Les Mots Bleu, Senorita, Les Paradis Perdus. Vous les retrouverez dans cette playlist évidemment, mais aussi des duos plus inattendus comme cette reprise de Boule de flipper avec Juliette Armanet, Hollywood avec Brigitte Fontaine, ou Un Portrait de Norman Rockwell avec Eddy Michell. Sans oublier des pépites : la version italienne des Marionnettes, ou Tangerine avec Alan Vega.

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