Depuis le début de sa carrière, Michel Pastoureau est là ou on ne l'attend pas. Historien des couleurs, il est venu parler du thème de son dernier ouvrage, le jaune, dans "Boomerang". Mais il a mis à profit la carte blanche que lui offrait Augustin Trapenard pour faire un plaidoyer pour le cochon.

Le cochon, notre cousin mal-aimé
Le cochon, notre cousin mal-aimé © Getty

La démarche de Michel Pastoureau, depuis le début de sa carrière, a été d'aller là où les autres ne vont pas. Si ça a été un handicap au début, c'est devenu un avantage : 

"J'appartiens à une génération d'historiens, explique-t-il, où le jeune chercheur avait des devoirs envers la société et l'idée de se faire plaisir avec les sujets de sa recherche n'était pas dans l'air du temps.

Avec mes histoires de couleurs ou d'animaux, j'avais l'air de trop jubiler et ça semblait presque immoral.

Le cochon, notre cousin mal-aimé

"Il y a des relations biologiques et physiologiques entre le cochon et nous", affirme Michel Pastoureau : "c'est notre cousin le plus proche". La médecine emprunte énormément au cochon. Depuis l'Antiquité grecque en passant par la médecine arabe jusqu'à aujourd'hui, ce n'est pas aux grands singes qu'on emprunte pour des greffes de peau, des greffes d'organes, etc.

Le porc nous ressemble trop, c'est pour cela qu'il y a une espèce d'attraction / répulsion qui vient de très loin.

"Les tabous qui entourent cet animal viennent de ce cousinage biologique et physiologique beaucoup trop grand. Le cochon a aussi un côté sympathique notamment dans les livres pour enfant, entre la fin du XIXe siècle et les années 1960, c'était lui la vedette, avec l'ours."

Le cochon et le sort qu'on lui réserve aujourd'hui ont inspiré un texte à Michel Pastoureau.

La carte blanche de Michel Pastureau

"Voyageons un peu dans le passé et transportons-nous à Falaise, petite ville de Normandie, à la fin du mois de janvier 1386. Une truie, maladroitement costumée en habits féminins, est rituellement conduite à l’échafaud, puis pendue et brûlée. Qu’avait-elle fait ? Renversé le berceau d’un nourrisson mal surveillé et commencé à lui dévorer le visage. Capturée, emprisonnée, conduite au tribunal, défendue par un avocat peu efficace, elle est condamnée à mort par le juge-bailli de Falaise qui l’estime responsable de ses actes. Son propriétaire, en revanche, n’écope d’aucune peine ni amende. 

Aujourd’hui, de telles pratiques nous font rire !

Et de la même façon, nous nous esclaffons devant les questions que l’on se pose à la même époque en milieu clérical ou universitaire : peut-on faire travailler les animaux le dimanche ? Doit-on leur imposer des jours de jeûne ? Où vont-ils après la mort ? En Enfer ou au Paradis ? Que de croyances absurdes ? Que de superstitions grotesques ! Quels ramassis d’imbéciles, tous ces médiévaux !

Nous avons tort de réagir ainsi !

En jugeant le passé à l’aune des savoirs, des morales et des sensibilités du présent, nous montrons que nous n’avons rien compris à ce qu’était l’Histoire. 

En outre, nous oublions aussi que nos propres comportements sont tout aussi ridicules, qu’ils feront pareillement sourire nos successeurs dans quelques siècles, et qu’ils sont souvent plus atroces et beaucoup plus dangereux que ceux de nos ancêtres. Dangereux pour toutes les espèces vivantes, dangereux pour l’avenir de la planète.

Qui parmi nous a déjà visité une porcherie industrielle ? 

Je suis normand d’origine et breton de cœur, je n’ai aucune animosité envers les éleveurs de porcs, je ne milite dans aucune société protectrice des animaux ; je suis simplement historien, spécialiste des rapports entre l’homme et l’animal. Or l’honnêteté m’oblige à dire que ces porcheries industrielles sont des lieux abominables, constituant une sorte d’enfer sur terre pour les animaux qui s’y trouvent. Les truies sont enfermées par centaines dans des espaces qui leur interdisent de se déplacer. Leur vie durant, elles ne voient jamais la lumière du soleil, ne fouillent jamais le sol, sont nourries d’aliments chimiques, gavées d’antibiotiques, inséminées artificiellement. Elles doivent produire le maximum de porcelets en une seule portée, avoir le maximum de portées dans les quelques années de leur misérable vie, et lorsqu’elles ne sont plus fécondes, elles partent à l’abattoir. Les porcelets eux-mêmes doivent engraisser le plus vite possible, produire le maximum de viande, et tout cela, bien sûr, au moindre coût. Ces crétins du Moyen Âge qui pensaient que les cochons étaient des êtres sensibles, qu’ils avaient une âme et qu’ils pouvaient comprendre ce qu’était le Bien et le Mal, n’avaient certainement jamais pensé à cela : martyriser des porcs pour gagner de l’argent ! 

Pour les poulets, c'est bien pire !

Récemment, un directeur de porcherie industrielle située dans les Côtes d’Armor, à qui je venais de faire part de mon indignation, m’a répondu d’une manière sordide : « Mais, Cher Monsieur, pour les poulets c’est bien pire ». De fait, dans des établissements carcéraux du même genre, les poulets ne peuvent pas poser leurs deux pattes au sol en même temps : il y circule un courant électrique qui les oblige, à longueur de vie, à poser au sol une patte après l’autre. Pourquoi un tel supplice ? Pour faire grossir leurs cuisses, bien sûr, et les vendre ainsi plus cher. La cupidité de l’être humain est devenue sans limite. 

Où sont passés les cochons de nos campagnes ? 

Où peut-on encore les voir gambader autour de la ferme, jouer les uns avec les autres, se faire caresser par les enfants, partager la vie des paysans. Nulle part ! Nous avons oublié que les cochons – mais cela est vrai de tous les animaux de la ferme - étaient des êtres vivants et non pas des produits. Qui, dans la presse, évoque leur sort pitoyable, leur vie de prisonniers et de condamnés lorsque l’actualité parle du prix de la viande de porc et du mécontentement des éleveurs ? Qui a le courage de rappeler qu’avant d’être un produit de consommation le cochon était un animal vivant, intelligent, sensible, anatomiquement et physiologiquement cousin très proche de l’être humain ? A ma connaissance, personne. De même, à propos des débats autour des cantines scolaires, qui s’interroge sur les raisons qui font que certains peuples mangent du porc et d’autres non ? C’est pourtant un dossier passionnant, l’occasion de s’instruire et de rappeler les nombreuses hypothèses qui ont été avancées depuis le Moyen-Âge pour expliquer les rejets et les tabous qui entourent cet animal. 

Les animaux domestiques n’ont plus d’histoire

Et non seulement, plus d’histoire, mais aussi plus de mythologie, plus de symbolique. Ils ne suscitent plus aucune curiosité, aucune interrogation, aucune nostalgie. 

Ils n’ont même plus droit à une vie simplement animale. 

Ce sont des produits ! Comme tels, ils doivent participer au « redressement productif » de notre pays (cette expression est en elle-même absolument répugnante) et générer du profit. Un profit ironiquement bien mince, voire inexistant pour les éleveurs de porcs, ce qui rend encore plus aberrante et intolérable l’existence de ces porcheries industrielles, inhumaines, « inanimales » même, si l’on peut oser un tel néologisme. 

Les porcheries industrielles polluent l’air, la terre, les eaux des rivières et celles de la mer. Dans mon petit coin de Bretagne, des sangliers sont morts à cause du rejet dans la nature du lisier produit par l’élevage intensif de leurs cousins domestiques. Un comble ! À la cupidité s’ajoute l’absurdité

L’être humain est devenu fou !

L'Homme tue non seulement ses semblables mais tout ce qui vit autour de lui. Il rêve même d’aller sur Mars ou ailleurs vérifier si la vie existe et, si c’est le cas, y semer la mort. Tout en donnant des leçons à l’univers entier et en paradant à la COP 21, 22, 23, 24.

Protéger la nature, défendre l’environnement, sauver la planète ? Certes. Mais pour quoi faire ? Pour sauver une humanité barbare et suicidaire, cruelle envers elle-même, ennemie de tous les êtres vivants ? Le mérite-t-elle vraiment ? Le souhaite-t-elle réellement ? Il est permis d’en douter."

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.