Le corps des hommes parle enfin sous la plume de Paolo Giordano. Le corps, ce formidable magnétophone qui enregistre tout de la guerre ou de la vie, parle dans "Le corps humain".

Le corps humain , traduit par Nathalie Bauer, (Seuil), est le deuxième roman de Paolo Giordano , jeune prodige des lettres italiennes qui a vendu plus d’un million d’exemplaires de La solitude des nombres premiers, couronné par le Prix Strega , et qui est paru en France en 2009. On y suit le séjour en Afghanistan d’un peloton de chasseurs alpins, enfermés pendant des mois dans une base délabrée au milieu d’une zone faussement présentée comme pacifiée . Une poignée de gamins qui s’ennuient, dépriment, fanfaronnent, se bagarrent, fantasment, sous le regard désenchanté d’un médecin militaire qui pressent la catastrophe et ne peut l’empêcher. Livre amer et plein de tendresse pour ces jeunes hommes qui tentent juste de faire de leur mieux.

Paolo Giordano était l’invité de Kathleen Evin dansl’Humeur Vagabonde(réécoutez)

Le corps humain de Paolo Giordano vu par un psychologue

De l'avis du pscychologue, spécialiste de la gestion du stress, Jean-Pierre Parrocchetti,on traite en général les traumatismes des soldats sous l'angle de l'esprit et non du corps.

Voici son analyse :

Parroucchetti
Parroucchetti © Radio France

"Erreur ou omission importante...Car comprendre ce qui se joue, c'est aussi comprendre ce qu'est le Corps pour le soldat et ce qu'est le Corps pour l'Armée. Plus que l'Esprit, le Corps est la voie royale de l'accès au sujet...Parce que l'Armée ne t'aime pas pour ton esprit. Tout au plus, elle le tolère, si tu arrives à taire, à enfouir ses besoins. D'ailleurs, l'esprit est suspect... l'esprit rechigne, tergiverse, geint. L'esprit leurre le corps. Le mental, non...A force de contraintes, de sueur et parfois de sang le corps façonne l'esprit, l'incite aux extrêmes, au dépassement. L'esprit devient alors mental et en retour le mental commande au corps. Ainsi du corps expurgé de l'esprit, nait le mental.. .De l'esprit au mental, l'esprit change, il dépersonnalise, facilite le passage à l'acte. L'esprit devient mental et les pensées des réflexes...En cela, le sujet devenu simple individu devient alors une arme.

L'Armée aime le corps. Un corps magnifié, déifié, sublimé. Corps modèle, Corps étalon, Corps persécuteur, l'on parle d'ailleurs plus de "Physique" que de corps...il peut-être blessé, amputé, martyrisé, réduit en bouillie et vaporisé. La souffrance alors ressentie est acceptée, accueillie, la douleur légitimée voire valorisée. La souffrance du corps est inhérente à l'Armée, on s'y confronte très tôt, c'est son rite de passage. L'aguerrissement, marque, façonne et initie l'entrée dans de nouveaux codes. Il faudra vivre avec la souffrance, celle des entrainements éreintants, des privations de nourriture, d'eau, d'absence de repos, de la blessure et pire de l'amputation. Physique et mental remplacent corps et esprit, une façon d'inféoder lesprit au corps, c'est à dire à sa plus pure et simple expression .

L'angle que prend Giordano est original, peu fréquent chez un écrivain. Peut-être d'ailleurs que sa formation scientifique n'y est pas étrangère... Aborder l'individu par son Corps, c'est aussi se confronter à un élément de tangible, du moins de plus objectivable que l'esprit...

__

Car ce qui ne peut être dit passe par le corps... il est un vecteur, il communique et dit quelque chose... Quoi donc? que l'on a changé... que changer de corps équivaut à laisser une partie de soi là bas dans le sang et la poussière, cette partie que l'on veut oublier.

__

Cette "mue" , certains de ces personnages prennent du poids et pour certains deviennent méconnaissables, doit être comprise comme une tentative de clivage, une recherche désespérée d'oublier ce qui ne peut rapporté chez soi. Ainsi l'indicible, l'irreprésentable pour soi mais aussi pour les autres gagnerait peut-être à refaire le chemin inverse, celui d'une relecture thérapeutique du trauma par le corps."

Le corps Humain, Paolo Giordano, Seuil

Mots-clés :
Articles liés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.