Pour sa chronique "Il était une femme", Albert Algoud dresse le portrait d'un être humain hors norme au destin extraordinaire : Roberta Cowell, pilote de course, héros de guerre et première transsexuelle britannique, autorisée légalement à changer de genre dans les années 1950.

Roberta Cowell en mars 1954, dans un taxi à Paris.
Roberta Cowell en mars 1954, dans un taxi à Paris. © Getty / Maurice Ambler/Picture Post

Le 30 août 1957 en Angleterre, dans la course de côte de Shelsley Walsh, la pilote Roberta Cowell remporte la coupe des dames en battant de quelques dixièmes de seconde sa rivale Patsy Burst, au volant de sa puissante F2 Emeryson- Alta à moteur Jaguar. 

Rien de phénoménal me direz-vous, dans ce que je viens d’évoquer. Rien, si ce n’est la destinée exceptionnelle de celle qui devint Roberta Cowell, première transsexuelle britannique, autorisée à changer légalement de genre. 

"Bob" Cowell

Robert Marshall Cowell est né en avril 1918 à Londres. Très jeune, "Bobby" est un des fils du chirurgien d’honneur du roi George VI. L'enfant se passionne pour les sports mécaniques et fréquente assidûment les circuits automobiles et les pistes d’aviation. Devenu ingénieur, ses minces émoluments passent dans l’achat de voiture de course qu’il pilote lui-même. 

Rien ne laisse entrevoir le choix qui emmènera Robert à se muer en Roberta. Sur les photos prises avant 1950, on peut voir ce solide gaillard au volant de sa voiture de course ou aux commandes de son Spitfire. Marié et père de deux filles, il s’illustre héroïquement comme officier pilote de chasse dans la RAF pendant la Seconde Guerre mondiale.

Héros de guerre

Après avoir frôlé la mort à maintes reprises, son Typhoon est abattu, en novembre 1944, au-dessus de l’Autriche. Il est retenu prisonnier dans un stalag jusqu’en avril 1945 quand les Allemands abandonnèrent le camps devant l'avancée des soviétiques. Roberta avouera plus tard dans ses mémoires intitulées « Comment je suis devenu une femme », qu’elle avait survécu en mangeant cru de la viande de chat qu’elle avait tuée à mains nues. 

À son retour en Angleterre auprès de sa femme et ses filles, Robert connaît de longs moments d’abattement et se sent devenir différent. Roberta dira plus tard que s’imposait à lui, ou plutôt à elle, le côté féminin de sa nature : 

Ce côté que j’avais connu toute ma vie et sévèrement réprimé était beaucoup plus fondamental et enraciné, que je l’avais supposé.

Suivre sa nature

En 1948, il divorce. La dépression se poursuit, il/elle se voit prescrire des neuroleptiques qui ne font qu’accentuer son mal-être. Il/Elle consulte en vain un psychanalyste. Jusqu’au jour où il/elle décide d’aller, je la cite encore : « Dans le sens de la nature qui le pousse ». Robert commence à prendre de forte dose d’œstrogène. Une rencontre décisive va rendre ce choix irrévocable. Celle de Michael Dillon, médecin et premier transsexuel britannique qui avait choisit d’aller dans le sens inverse, à savoir devenir un homme après avoir apparemment été une femme.

Michael Dillon affirme alors, ce qui est novateur à l’époque, que tout individu a le droit de changer de genre et peut tenter d’avoir le type de corps qu’il souhaite. Il effectue alors sur Robert une orchidectomie inguinale, opération alors illégale en Grande Bretagne qui consiste en l’ablation des "coucougnettes".

Dans la foulée, un gynécologue établit un document qui précise que Roberta est intersexué et présente le syndrome du mâle XX, caractérisé par la présence d’un génotype féminin dans un corps masculin. En conséquence est établi un nouvel acte de naissance qui légalise la transformation de Robert en Roberta. Une vaginoplastie et des opérations de chirurgie esthétique complète cette métamorphose.

Roberta Cowell pose à côté de sa Jaguar Mark VII dans le sud de la France en avril 1954
Roberta Cowell pose à côté de sa Jaguar Mark VII dans le sud de la France en avril 1954 © Getty / David Lees/Picture Post

Naître au monde une seconde fois

Sur les photos prises dans les années 1950, Roberta apparaît épanouie et très élégante. Et en 1954, la nouvelle de cette réaffectation sexuelle est rendue publique. Et bien sûr, les tabloïds anglais s’en font l’écho, souvent de façon voyeuriste et dégueulasse, confondant complaisamment orientation sexuelle et identité de genre. Ils voient en Roberta une créature interlope. Un travesti, et non une transsexuelle. 

Son cas est présenté comme d’autant plus singulier, pour ne pas dire extravagant, puisqu’elle a été mariée, qu’elle est père de famille, qu’elle a conduit de puissants bolides et qu’elle est héros de guerre. Autant de faits perçus comme des signes de masculinité et donc d’hétérosexualité. 

Mais Roberta fait fi de ces préjugés. Elle est toujours folle de mécanique au point d’emporter avec elle un flacon renfermant de l’essence de voiture de course qu’elle sniffe avec bonheur. Alors, elle reprend la course automobile et les rallyes. Après avoir levé le pied dans les années 70 et sérieusement rétrogradé, elle passe définitivement au point mort le 11 octobre 2011. 

Voilà la vie de Roberta Cowell

Aller plus loin :

  • "Comment je suis devenu une femme", autobiographie de Roberta Cowell édité chez Plon en 1955
  • "Femmes pilotes de courses auto 1888-1970" de Jean-François Bouzanquet, éditions du Palmier
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