Cette rentrée littéraire est pleine de belles pages et de découvertes , laissant une impression de renouveau. De Loïc Merle à Céline Minard, en passant par Boris Razon et d'autres encore, on se disait quele lecteur pouvait s'offrir quelques beaux parcours d'automne, de l'amour vache et une ou deux révolutions. Mais voilà que la maison Flammarion se charge de minorer nos espoirs, avec la publication de "Ecrivains éditeurs et autres animaux ", (dans la collection Café Voltaire), et de "Petit portrait de l'auteur contemporain ", dans la revue L' Atelier du roman, (édité par Flammarion) signé Olivier Bessard Banquy, professeur à l’université de Bordeaux 3.

Edouard Launet
Edouard Launet © Flammarion

Edouard Launet, journaliste à Libération et écrivain, ne se prive pas de dresser un portrait du monde littéraire, particularité française, comme un zoo peuplé d'animaux aux moeurs étranges. Les jurés du Goncourt jouent de la kalachnikov chez Drouant, les communiqués ministériels sur la littérature et ses auteurs dégoulinent de miel, bons sentiments et d'aveuglement. Launet réinvente à sa façon les courriers de Nicolas Sarkozy à Frédéric Ferney, alertant le Président sur la disparition de son émission, ou bien les réunions entre éditeurs autour du prix du livre numérique . Avec ces vrais faux secrets de fabrication de prix littéraire, il force le trait sans retenue. Il en ressort que de la littérature d'aujourd'hui on ne saurait rien retenir de substantiel. Mais que penser d'un écrivain qui sort un livre en ce mois de septembre pour se moquer de ses congénères?

Edouard Launet serait-il de ces auteurs dont les textes consacrés à la vie des lettres aujourd'hui manquent de sérieux, recourent à l'ironie "comme pour encourager les lecteurs à ne surtout plus voir dans la littérature autre chose qu'un divertissement frivole et sans conséquence ", comme le soutient Olivier Bessard Banquy.

bessard banquy
bessard banquy © dr

Ce dernier, professeur d'Université, fait un constat sévère et très sérieusement étayé dans son court texte de l'Atelier du Roman . A le lire, on comprend qu'écrire ne serait plus un acte vital, mais plutôt une posture sociale autant qu'un gagne-pain. Il fustige les travers de l'autofiction, et cite les extraits de romans pour en montrer la pauvreté. Bref, Bessard Banquy semble chercher les lettres de noblesse, et surtout de sincérité, de la littérature. Ni de coeur ni d'estomac, la littérature ne serait donc plus. Reste l'opportunisme, les lecteurs se raréfiant...

Mais alors messieurs Bessard Banquy et Launet, qu'avez-vous donc aimé de cette rentrée ? On est curieux de savoir ce qui trouve grâce à vos yeux ces jours-ci.

Voici un extrait de "Petit portrait de l'auteur contemporain" d'Olivier Bessard Banquy

... Tout n’est plus que commerce, stratégie, marketing ; les auteurs s’épient les uns les autres pour savoir qui touche quoi dans quelle maison ; tous rêvent, comme Louis-Ferdinand Céline, de pouvoir tenir la dragée haute aux éditeurs et les pousser à s’engager sans faille dans la défense de leurs oeuvres. Plus personne ne croit aux vieilles lunes sur les beautés ou les splendeurs de la création littéraire. Les derniers à prétendre que l’écriture est quelque chose de vital, de puissant, d’irrépressible, sont des auteurs de second ordre qui se réjouissent surtout d’encaisser des millions avec des sous-produits standardisés. Toute la littérature est entrée en une sorte d’indétermination, comme L’Oeuvre posthume de Thomas Pilaster, signée Chevillard, qui peut tout aussi bien être un chef-d’oeuvre qu’un navet. L’auteur à succès est harcelé par des groupies ferventes mais illettrées, l’auteur maudit peut produire des chefs-d’oeuvre mais ils ne se vendent qu’à trente ou quarante exemplaires quand ils ne sont pas refusés par les éditeurs. Les fausses gloires paradent à la télévision tandis que les vrais écrivains meurent en silence, dans l’indifférence générale (ainsi de Tony Duvert, retrouvé mort bien après la date effective de sa disparition).

Tous les aspects de la vie des lettres sont ainsi passés méthodiquement à la moulinette du rire. À commencer par les motivations premières de toute écriture. Oubliés les développements sur la nécessité de donner corps à des oeuvres essentielles, de plonger dans les profondeurs de l’esprit pour en ramener des textes riches et nourrissants. Balayées les grandes interrogations sartriennes sur la littérature. Les auteurs contemporains ne se posent plus de questions : « la création n’est qu’un moyen d’entrer dans la chambre d’une fille », c’est David Foenkinos qui le dit (dans Qui se souvient…), et le propos, partagé par tous, se retrouve chez Richard Millet, chez Nicolas Fargues ou chez Vincent Ravalec mis au parfum par un confrère plus expérimenté : « Avec les gonzesses, c’est radical, tu n’imagines pas la cote qu’ont les écrivains – Ah ? j’avais dit. Vraiment ? » (Le Retour de l’auteur). L’écriture n’est plus qu’une simple opération de mise en scène du moi dans le but d’obtenir des gratifications variées dont les plus importantes sont les succès auprès des groupies. Aux avantages galants pour les auteurs masculins répond l’ivresse du dévoilement ou de l’exhibitionnisme chez les auteurs féminins qui comptent susciter le désir par le strip-tease confessionnel. (Christine Angot l’avoue très ouvertement dans Pourquoi le Brésil ?: elle cherche un homme et ses lectures publiques n’ont d’autre but que d’amener à elle des spectateurs conquis.) Le texte devient une sorte de corps offert ou plus exactement vendu. Livré au voyeurisme le plus pur. (Dans King Kong théorie d’ailleurs Virginie Despentes assimile ouvertement écriture et prostitution, marchandisation de soi dans un but intéressé.) L’écriture n’est plus discipline intellectuelle, rigueur de l’esprit, travail du muscle cérébral, choix de vie dans la spéculation et la réflexion, approfondissement de soi, c’est une activité qui a pour seul but de flatter un narcissisme insatiable. Ce n’est plus en nombre de lecteurs fervents que peut s’apprécier la force de pénétration d’une oeuvre mais en nombre de coeurs conquis ou de corps traversés. D’où la présentation de Frédéric Beigbeder en Sartre des années 2000 dans La Carte et le Territoire de Michel Houellebecq où les échanges entre auteurs ne sont que boutades ou paroles d’ivrogne. L’auteur de 99 francs est celui qui a réussi à se faire passer pour écrivain à partir d’une oeuvre où tout est stratégie de vente petit portrait de l’auteur contemporain comme Sartre a réussi, par la publicité donnée aux thèses existentialistes, à devenir le maître à penser de sa génération. Les idées ont disparu, la méthode de lancement est restée. « Le médium est le message » désormais. Auteur d’autant plus sympathique qu’il ne se cache pas d’être vain et superficiel, Beigbeder est en effet celui qui incarne jusqu’à la caricature l’auteur des années 2000 dont l’oeuvre véritable est le seul reflet médiatique, électrisant celles qui sont attirées par tout ce qui brille.

Dans ces conditions il n’est guère étonnant que les textes soient le plus souvent affligeants. Ce sont les auteurs eux-mêmes qui le disent, et leurs éditeurs avec eux. Le héros de Laclavetine, chargé des publications dans une belle maison parisienne qui n’est pas sans faire penser aux Éditions de Minuit, n’en peut plus ; il sombre dans la colère ou la déprime à chaque fois qu’il croit reconnaître dans un texte « l’éternel remugle d’entre-draps, de confessionnal, de foutre séché, les symptômes de l’autobiographie compulsionnelle, qui s’épanouit entre prurit et nausée ». L’éditeur aimerait quelque chose de beau, de neuf, de fort, mais non. « Quand [les auteurs] ne tentent pas d’écrire des romans aspartam, ils vous détaillent leurs lugubres histoires de capotes anglaises, les fistules de grand-mère, le cancer du voisin, le sida du fiston. Ça sécrète à tout-va, ça se délite, ça se décompose, mais dignement, n’est-ce pas, ça se regarde mourir avec un sourire supérieur, ça crève dans l’humour, ça schlingue en toute distinction. L’amour, n’en parlons pas, sujet n° 1 au hit-parade des rancoeurs. Elle m’a trompé, il m’a quittée […]. Accrochez-vous, je vous raconte mon divorce. Je vous préviens, c’est très, très dur. Le prochain tome, c’est sur Papa » (Première ligne). Réduite à une simple traversée des petites misères de la vie commune, l’écriture n’est plus accession à une sorte d’expression supérieure révélant l’impensé, débouchant sur de nouveaux espaces de réflexions, d’émotions, de sensations, c’est une petite entreprise de narration banale, sans intérêt, une petite affaire de mise en récit de soi, sans perspective, sans originalité.

Cette nullité générale n’empêche pas une prétention démesurée. « Les jeunes talents que j’avais pressentis, écrit Denis Tillinac, longtemps éditeur à La Table ronde, voulaient tous de l’argent pour dénigrer le règne de l’argent et convoitaient un passage à la télévision plutôt qu’une traversée dans le coeur d’un lecteur. Des plumitifs à peine sortis du DEUG et 10 incultes comme l’Amazonie venaient négocier un à-valoir avec la science et l’âpreté d’un vieux maquignon de Laroquebrou, Cantal. Des disciples de Debord ou de Bloy me proposaient le concours de leur révolte à condition qu’elle soit dûment mensualisée. Des émules de Morand aspiraient au grand voyage initiatique, mais il fallait que La Table ronde paye leur billet d’avion, en première de préférence car les esthètes nouveaux ne léchaient leurs plaies intimes que dans les Mamounia des nouveaux riches » (Dernier verre au Danton).

Olivier Bessard Banquy - in L'Atelier du Roman - Septembre 2013

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