À l'occasion de la sortie de son tout dernier roman "Le neveu d'Anchise", Maryline Desbiolles était invitée dans "Boomerang". Pour sa carte blanche au micro d'Augustin Trapenard, la romancière a écrit un texte inédit sur l’aventure de la littérature et les pouvoirs altruistes des mots dans la description du monde.

L'écrivaine Maryline Desbiolles, septembre 2015
L'écrivaine Maryline Desbiolles, septembre 2015 © AFP / Joël Saget

Maryline Desbiolles est l’auteure d'une trentaine de romans parmi lesquels "Anchise" (Seuil) qui lui avait valu de remporter le prix Femina 1999, de "Une femme drôle" (L’Olivier, 2010) du "Beau Temps" (Seuil, 2015) ou encore de "Machin" (Flammarion, 2019). Dans son dernier roman, "Le neveu d'Anchise" (Seuil, 2020), elle rend grâce à la nature, la mémoire, l'apprentissage de la vie, la nostalgie ou encore les mécanismes implicites du désir. 

La lumière est mon maître-mot. Je ne peux pas écrire si je ne l'aperçois, si elle ne m'éblouit pas

- Maryline Desbiolles

Dans "Boomerang", elle était invitée à s'exprimer sur ses origines niçoises et littéraires, le besoin de protection, d'ouverture, d'humanité et de solidarité face aux peurs du quotidien qui sont autant d'images métaphoriques qui remplissent son œuvre. À cette occasion, elle a partagé un texte inédit : 

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Carte blanche de Maryline Desbiolles : "Le jeune homme et le faucon"

Par Maryline Desbiolles

Le texte inédit de Maryline Desbiolles, "Le jeune homme et le faucon"

"Un jeune homme, sur le trottoir, au pied d’un immeuble de banlieue, à la périphérie de Nice. Des garçons, une dizaine, l’entourent, leurs regards convergent sur lui, sur sa main droite protégée d’un gros gant noirci d’huile de vidange. Comme je le regarde moi aussi depuis ma voiture, il lève en riant son poing vers moi, son poing surmonté d’un faucon.

L’aurais-je vu si j’étais seulement passée en voiture, si je n’avais pas été en train d’écrire un roman, si pour ce faire, je n’avais pas recueilli les voix de quelques habitants de ce quartier mal vu qui s’appelle pourtant l’Ariane ? Il est si difficile de voir.

Pas seulement les détails, là, dans le coin à gauche, mais même et surtout, bien sûr, ce qui est aveuglant. Il me semble, parfois, qu’avec les mots je vois, ou plutôt je fais corps avec ce qui m’aveugle.

Le motif du jeune homme au faucon ne donne aucune clé, n’explique pas la banlieue, mais pour moi il gicle d’entre toutes les paroles accumulées, toutes les paroles qui condamnent la banlieue au lieu commun. Il apparaît, il troue le lieu commun et je m’immisce dans cette percée. On pourrait prendre le motif pour une aimable broderie. 

La littérature ne fait pas vrai, et peut-être même que le vrai ne fait pas vrai

La littérature ne fait pas vrai. Ce qui a serré ou dilaté nos cœurs dans les livres est invraisemblable. La littérature ne fait pas vrai : c’est son honneur. Rien de tel que de singer le réel pour le faire fuir. C’est que le réel n’est jamais donné, le réel est à conquérir. Là est l’aventure de la littérature. L’aventure politique de la littérature. J’aimerais pouvoir dire que j’écris des livres d’aventures.

Aventure politique ? Sans doute. Non pas parce que le livre serait au cœur de la banlieue ou de l’actualité, ni même parce qu’il donnerait la parole à ceux qui ne l’ont pas. Si aventure politique il y a, elle se tient dans cette intuition que j’ai depuis longtemps mais qui s’est aiguisée. Je est non seulement un autre, mais il est l’autre, les autres, les paroles par lui, par eux, prononcées. Nos paroles nous sont données, celles des autres, leurs musiques, leurs inflexions, comme celles des disparus, de nos morts qui ont hâte de se frotter à d’autres musiques, d’y perdre leur latin, nos paroles sont bien plus grandes que nous, elles transportent l’histoire du monde, toutes les histoires du monde, nous allons vers elles.

Le faucon sur la main du jeune homme est un faucon crécerelle. C’est le rapace le plus commun en Europe, mais le seul qui peut nicher jusque dans les villes. On le voit aussi planer, les ailes immobiles, face au vent".

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🎧  RÉÉCOUTER - Boomerang : Sur les traces de Maryline Desbiolles

📖  LIRE - Maryline Desbiolles : Le neveu d'Anchise (Éditions du Seuil)