Le 3ème et ultime volume de la série entamée il y a deux ans par Virginie Despentes est sorti. Les critiques du Masque et la Plume, une fois n'est pas coutume, sont plutôt unanimes

La couverture de Vernon Subutex est signé Karim Adduchi d'après une photo de JF Paga
La couverture de Vernon Subutex est signé Karim Adduchi d'après une photo de JF Paga

Jérôme Garcin plante le décor, mais sans trop en dire non plus :

C'est le 3è et dernier volume du polar punk de Virginie Despentes : Vernon Subutex. Les aventures de ce disquaire SDF qui zonait dans Paris ont commencé en 2015. On a appris à connaitre notamment La Hyène, Kiko, Olga, Lydia bazooka et les autres. Deux ans plus tard Subutex est devenu le DJ et presque le gourou d'une bande d'utopistes désabusés qui se retrouvent dans des lieux désaffectés pour des raves nocturnes qu'ils appellent les convergences.

Mais l'harmonie précaire du groupe va voler en éclat.... Au bout de la série, la conclusion est plutôt amère. C'est aussi un roman sur la France d'aujourd'hui. il y a les attentats de Charlie, du Bataclan. il y a aussi les manifs de Nuit Debout à La République. Bref, il y a la France de ces dernières années dans ce 3ème volume.

Autour de Jérôme Garcin : Patricia Martin (France Inter), Nelly Kapriélian (Inrockuptibles), Michel Crépu (NRF) et Jean-Claude Raspiengeas (La Croix).

Jean-Claude Raspiengeas

Ça m'a plu un tout petit peu moins que les deux précédents mais beaucoup quand même. Dès la première phrase. J'aime beaucoup la première image : "La gare de Bordeaux est en rénovation. une forêt de tréteaux lui remplit le ventre." J'ai trouvé ça tout à fait juste.

Moi, plus que les événements, les attentats, ce qui m'a intéressé, c'est une série de scènes très tranchantes.

C'est du bazooka tout le temps. La fluidité, la construction est un peu étrange. En revanche il y a de quoi faire son miel de plein de scènes, de choses extraordinairement percutantes.

Il y a une série de tableaux, d’instantanés de la France d'aujourd'hui que j'ai trouvé extraordinairement percutants :

  • Les passagers dans les trains aujourd'hui absorbés dans leurs écrans et qui sont complètement indifférents au monde, aux autres. La façon dont ces écrans personnels nous bouffent le cerveau, s'emparent de nos pensées, nous emprisonnent. Ce petit rectangle ou il n'y a pas de marge.
  • Ce qu'elle sent du durcissement de la ville de Paris, ou l'agressivité est à fleur de peau. Elle dit même que l'odeur de la ville a changé.
  • La panne d'alternatives. Aujourd’hui, il n'y a plus d'alternatives. Nuit Debout, c'est une sorte de feu de joie sans lendemain. C'est des utopies qui débouchent sur rien.
  • La tolérance zéro qui est le stade ultime du capitalisme, ça c'est bien vu.
  • La dérive de l'école sous la menace des parents d'élèves...

Patricia Martin

Plus c'est noir et plus les mailles sont serrées et plus il y a de résistance. Ce Vernon, au milieu de tout ça, il est là, il est content. Il est à l'opposé des injonctions d'aujourd'hui ou il faut avoir des plans, des projets.
Jérôme Garcin : C'est pas un livre très macronien
Patricia Martin : ça va à l'encontre des qualités "viriles". Il ne produit rien. Il est juste sympa. Il n'est pas suspicieux.

Il y a l'idée terriblement sympathique du groupe, du collectif, de la bande. Et c'est là qu'elle est très consolante dans ses écrits.

Et ces convergences, ces fêtes où on ne picole pas particulièrement, où on ne se drogue pas. On n'a pas besoin d'addiction quelle qu'elle soit, chacun devient le corps de l'autre. Il y a une espèce de fraternité. Rien que cette possibilité là, théorique, me ravit.

Nelly Kapriélian

Celui-ci est aussi surprenant que le premier. Il prend une espèce d'ampleur, en passant par un biais qui est une forme de métaphore un peu fantastique. Il prend une forme mystique et philosophique.

J'adore son écriture.

Elle a réussi à trouver une langue qui est à la fois la sienne, il n'y a que Virginie Despentes qui écrit comme ça.

On ouvre le livre, on sait que c'est du Despentes. Et en même temps il rejoint la langue qu'on utilise quand on se parle à nous-même, c'est à dire quand on pense en notre for intérieur. A la fois très posée et à la fois débarrassée de toute forme de politesse ou d'apparence.

J'aime cette histoire de groupe. J'aime qu'elle crée un collectif qui se débrouille tout seul, n’embête personne, ne demande pas d'argent... et pourtant, ça va emmerder un peu tout le monde dans ce livre. C'est à dire qu'ils sont sans arrêt menacés.
Jérôme Garcin : Et pour cause puisqu'ils ne sont pas intégrés
Nelly Kapriélian : oui, mais on pourrait juste les laisser vivre. Et j'aime beaucoup cette façon dont elle montre dans une société comme la nôtre où en apparence il y a une grande liberté, dès qu'on est un peu trop libre, ça fait tâche et ça n'est pas possible.

Et pour finir, j'aime beaucoup cette espèce de foi qu'elle porte. A la fin, c'est très amer, mais en même temps, il y a un espoir qui est dans le collectif.
Jérôme Garcin : Que les gens ne s'attendent pas à une happy end, non plus.

Michel Crépu

D'abord, je trouve qu'elle a fait des progrès considérables
Jérôme Garcin : Tu en parles comme d'une écolière, enfin... on ne parle plus de Despentes comme ça maintenant
Michel Crépu : On n'est pas à un conseil de classe d'accord ; mais j'ai ressenti un allant, quelque chose d'assez léger, d'assez rapide et qui me surprenait par rapport au livre précédent qui était assez lourd.

C'est intéressant parce qu'en même temps c'est une moraliste. Le calviniste le plus impitoyable est mou devant le regard acéré qu'elle porte sur la réalité, sur les gens.
Patricia Martin : mais il n'y a pas de jugement, au contraire, elle a une empathie pour les gens qui est extraordinaire.

Michel Crépu : dans beaucoup de passages, elle donne toujours l'impression de récapituler provisoirement, de faire un petit bilan de ce qu'elle a observé. C'est une moraliste du romanesque. Elle ne fait pas de traité de la misère humaine, mais il y a un côté qui est très cousin du regard du moraliste qui observe l'espèce humaine.

Ce n'est pas une calamité. Je vois ça plutôt comme une qualité et j'aime bien cet espèce de paradoxe, entre, d'un côté la sévérité du regard, le côté acéré et noir du regard et en même temps quelque chose d'assez généreux, d'assez joyeux.

Jérôme Garcin : c'est pour ça que ça plait à tant de lecteurs et des lecteurs de toutes générations.
Nelly Kapriélian : c'est devenu une icône populaire.

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Vernon Subutex de Virginie Despentes
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