Au milieu des années 30, la photographe Helen Levitt choisit New York, sa ville natale, comme terre d'élection photographique. A part une incursion à Mexico en 1941, elle fait de Harlem son laboratoire unique. Elle a même 20 ans environ quand elle investit les rues de Harlem, sans chercher délibérément à témoigner de la rude condition des émigrés à New York. Oui, elle photographie les minorités qui ont pris place dans ce quartier bien miséreux, mais non, elle ne se lance pas dans la critique sociale, même si ses sujets sont les premières victimes de la crise de 29. Ce qu'elle retient, ce n'est pas la misère en soi, c'est l'homme dans la ville, la vie, le mouvement au coeur d'une cité qui voit le béton et le verre monter jusqu'au ciel. Elle aime suggérer l'intime. Au gigantisme urbain, fascination de nombreux photographes, elle préfère les jeux des enfants. Ils sont partout sur ses photos, rieurs, espiègles. Ce sont les maîtres de la ville. Enfants noirs cigarette au bec, gitans, portoricains qui s'inventent des histoires, dessinnent des graffitis. Filles et garçons, corps accroupis, penchés, bras tendus vers le ciel, ils sont une source qui jaillit du bitume. Comme son confrère Weegee qui, à la même époque, travaille la nuit, l'intuition guide la photographe, pas le souci de la composition. Une femme plonge la tête dans la poussette de son fils, le gosse explose de rire. Helen Levitt fixe la joie. Des enfants pauvres courent joyeux, vers un immeuble, ils bousculent un américain en habit qui les gronde avec un regard haineux. On ne peut pas mieux exprimer la différence sociale que dans cet instant là. Dans les années 60, elle passe à la couleur. C'est tout aussi splendide. En noir et blanc, N York avait des allures de village. Les voisins se parlaient, il suffisait de poser une chaise devant l'immeuble. Avec la couleur, la photographe se concentre davantage sur un personnage, femme à sa fenêtre, petite fille faisant pipi sous une grosse voiture verte. Peut-être parce que l'individualisme s'installe à New York, la solitude des êtres se substitue à ce qui se rapprochait dans les années 40, d'une joyeuse solidarité. Elle qui n'est pas militante a suffisamment de personnalité pour percevoir les effets du capitalisme sur les petites gens. Sans marteler, elle traque chez eux, leur résistance, leur grâce et leur poésie. Helen Levitt est morte dimanche à 95 ans dans son sommeil et dans sa ville. Les trottoirs de New York sont orphelins.

H Levitt
H Levitt © Radio France
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.