"On travaille en cotisant pour obtenir une retraite en échange, et là, il y a rupture de ce pacte", explique le philosophe Charles Pépin, au moment où les syndicats annoncent une nouvelle grande journée de mobilisation le 10 décembre. L'auteur de "50 nuances de Grecs" relit l'actualité à l'aune des tragiques grecs.

Charles Pépin
Charles Pépin © .Dargaud

Le tome 2 de la BD "50 nuances de Grecs", du dessinateur Jul et du philosophe Charles Pépin qui vient de sortir, décrit avec humour un monde antique où il n’y a aucune place pour l’espoir et le progrès social. Entretien avec Charles Pépin sur fonds de mouvement social. Inutile de lutter, manifester, pétitionner, pour défendre le revenu des retraités, celui des salariés, exit la lutte sociale : pour Charles Pépin, ce n’est pas en visitant les dieux grecs que l’on peut défendre quelque progrès social qui soit. C'est après eux que les plus faibles peuvent commencer à espérer. 

FRANCE INTER : Notre société vaut-elle mieux que celle de la Grèce antique, où vous dites que la question sociale ne peut même pas se poser ? 

Charles Pépin : La question sociale est incompatible avec le monde tragique car, chez les Grecs, la vision du monde est déterministe, l’ordre du cosmos s’impose, chacun a son destin, et la grandeur d’âme, l’héroïsme, c’est d’accepter le sort qui nous est fait. Bref, et c’est l’objet de la première page de 50 Nuances de Grecs 2, Marx  est incompatible avec Homère !

Dans les faits, il y a une marge de manœuvre, et c’est pour cette raison par exemple que certains ont pu affranchir leurs esclaves. Aujourd’hui, notre société promet aux exclus plus de justice sociale. Elle affiche un bel idéalisme, mais en fin de compte, c’est un mensonge. En lisant Bourdieu, on comprend que l’injustice sociale se perpétue. 

Dans l’antiquité grecque, pas de faux espoirs, d’illusion d’un avenir meilleur, seule la force d’âme du héros peut lui permettre de faire face au destin.

Pas d’espoir, dites-vous, c’est même un des maux qui se trouve dans la boîte de Pandore, pour punir l’humanité. Si nous sommes enfants de dieux grecs, qu’est-ce qui nous a mis en mouvement pour obtenir un progrès social ? 

Charles Pépin : L’espoir est un des maux qui se trouvent dans la boîte de Pandore. Créature de Zeus, Pandore a interdiction d’ouvrir la jarre qu’il lui a confiée. Elle contient tous les maux à répandre sur l'humanité, notamment la vieillesse, la maladie, la guerre, la famine, la misère, la folie, la mort, le vice, la tromperie, la passion, l'orgueil ainsi que l'espérance. La mythologie nous dit que quand Pandore ouvre la boite, l’espoir ne s’en échappe pas et reste au fond. Est-ce pour nous dire que le monde des Grecs restera bien celui des héros forts face à leur destin ? Peut-être. Pour eux, l’espérance est la marque des faibles. Seul espère celui qui n’a pas la force de dire oui à ce qui est. L’espoir, pire encore, en ôtant à l'individu, la force de consentir à son destin, l’empêche de devenir un héros. 

L’ère chrétienne a remis en cause la conception tragique du destin, avec le principe des hommes égaux devant Dieu, défendu par Jésus. 

L’idée même de progrès, de progrès social, vient de là, n'en déplaise à Marx. Chez les Grecs, le temps est circulaire et le destin implacable, alors que chez les chrétiens, dans un temps linéaire, l’ordre du monde peut changer et les différences entre faibles et puissants s’estomper. 

Faut-il lire Homère, et en conclure qu’il faut cesser de protester, et considérer que l’on est déjà dans un monde privilégié ?

Charles Pépin :  Ce n’est pas mon interprétation. Notre grandeur, aujourd’hui, c’est d’être autant les enfants d'Homère que de Jésus. En tant qu’État, nous sommes là pour protéger les plus faibles. Donc je réponds : la complainte non, mais le combat pour l’amélioration sociale, ou sa préservation, oui. L’inutile sentiment d’injustice, non, mais le rapport de forces, oui. On peut concilier les deux esprits, grecs, et chrétiens, et se battre pour les retraites par exemple. 

Les retraités, et futurs retraités, sont victimes de l’évolution du monde.

Les retraités, et futurs retraités, sont victimes de l’évolution du monde. On travaille en cotisant pour obtenir une retraite en échange, et il y a rupture de ce pacte. Ce n’est pas l’esprit tragique qui fait défaut aux grévistes du 5 décembre. Dans la mythologie grecque, où l'on pratique si souvent la trahison, l’idée de rupture de contrat ne fonctionne pas. Difficile de savoir si Homère postule et accepte l’absence de contrat et de règles entre les hommes, ou s’il n’y a pas chez lui en même temps une dénonciation de cet esprit de trahison, et donc la possibilité d’un enseignement moral en creux… 

En réalité, n’en déplaise aux Grecs, l’humanité, comme nous le disait Michel Serres avant de mourir, a progressé. Les droits, le respect de la personne humaine et les libertés ont globalement avancé,malgré les drames et la barbarie qui continuent de nous indigner. 

Quelle lecture conseiller aux grévistes du 5 décembre ? 

Charles Pépin : Je leur conseille de lire La Haine de la démocratie qui a été publiée en 2005 (Ed. La fabrique). Dans ce livre, le philosophe Jacques Rancière explique les raisons qui mènent l’élite à dévoyer le principe démocratique, ne s’en servant que de telle sorte qu’elle puisse la maintenir au pouvoir. Pour lui, c’est bien quand le peuple proteste que la démocratie se révèle bien vivante. Tant pis si les élites ne le supportent pas.

► 50 Nuances de Grecs, Jul et Charles Pépin, éditions Dargaud

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