Lancée en 1903, la prestigieuse récompense littéraire a provoqué plusieurs tollés, et pas seulement pour ses choix. Le dernier en date, révélé par France Inter mardi : des soupçons de conflit d'intérêts.

Lors de la remise du prix Goncourt au restaurant Drouan en 2019.
Lors de la remise du prix Goncourt au restaurant Drouan en 2019. © Radio France / Christophe Petit-Tesson

C’est l’une récompenses les plus prestigieuses, le prix qui fait entrer des auteurs dans les cours des grands de la littérature francophone. Mais l’Académie Goucourt, c’est aussi des scandales, des choix décriés, des petites affaires. Ce mardi, France Inter révèle les soupçons de conflit d’intérêt en son sein. L’un des 16 écrivains sélectionnés n’est autre que le compagnon de l’une des jurées, la romancière Camille Laurens, membre de l'Académie depuis février 2020. Le philosophe François Noudelmann publie son premier roman "Les enfants de Cadillac". Les membres du jury le savaient et sont passés outre. 

2020 : des enquêtes de presse soulignent l'entre-soi des jurés

Deux enquêtes menées par Le Monde et le New York Times l'an passé ont pointé du doigt l’entre-soi des jurés. "Pour les quatre grands prix cités [Goncourt, Femina, Renaudot, Médicis], soit 38 jurés au total, on compte une seule personne non-blanche. Le jury du Goncourt ne comporte que trois femmes", note le New York Times.

De son coté, Le Monde relève que quand Bernard Pivot est arrivé au Goncourt, en 2004, il a été « stupéfait de découvrir que sur les dix jurés, il y en avait deux ou trois qui lisaient pour les autres » – ces autres votant fatalement selon des critères où la qualité littéraire ne primait guère. Le journal du soir rappelle que "Michel Tournier, longtemps juré Goncourt, avait employé l’expression « corruption sentimentale » pour désigner les décisions orientées par les liens du cœur, amitié ou amour". Et nous raconte comment Anne-Sophie Stefanini a pu bénéficier en 2017 du soutien affirmé d'un membre du jury --Patrick Besson-- devenu ensuite l'époux de l'écrivaine.

Pour éviter tout soupçons, le Pulitzer aux États-Unis et le Booker Prize en Grande-Bretagne, préfèrent renouveler leur jury chaque année. Sinon les jurés peuvent se récuser en cas de potentiel conflit d'intérêts précise le New York Times. 

2013 : la Barbe pointe le manque de femmes lauréates 

Nathalie Sarraute, Françoise Sagan, Albertine Sarrazin, Violette Leduc, Marguerite Yourcenar, Amélie Nothomb n'ont jamais été récompensées. Une dizaine de femme seulement ont reçu le prix. En 2013, des militants du collectif féministe "La Barbe" s’incrustent chez Drouant et interpellent les jurés quelques minutes avant l’annonce du lauréat.

1975 : sous pseudo, Romain Gary remporte le Goncourt deux fois

L’Académie Goncourt a fixé une règle, il n’est pas possible de remporter deux fois le Goncourt. Alors comment fait-on pour la détourner ? Romain Gary a trouvé la solution. Récompensé en 1956 pour Les Racines du ciel, il décroche de nouveau le prix Goncourt en 1975 avec La Vie devant soi. Il signe sous pseudonyme, Emile Ajar. Pour tromper tout le monde, Gary demande à son petit-cousin Paul Pavlowitch de se présenter face à la presse. Il tiendra son rôle pendant huit ans. Romain Gary dévoilera la tromperie dans son œuvre posthume Vie et mort d'Emile Ajar en 1980, dont la dernière phrase est "Je me suis bien amusé. Au revoir et merci."

1960 : Un lauréat au passé obscur

En 1960, il n’y a pas eu de célébration. Dieu est né en exil remporte le prix Goncourt. Son auteur est Vintila Horia, un écrivain d’origine roumaine. Quelques jours après l’annonce du lauréat, L’Humanité attaque l’écrivain, et l’accuse d’avoir fait partie dans les années 1930 de la "Garde de fer", un mouvement antisémite et pronazi. Au moment de sa mort en 1992, Le Monde écrit : "Admirateur de Maurras, traducteur en roumain de Claudel, de Gide et de Jules Supervielle, il demeure, hélas, fasciné par les forces fascistes et nazies qui émergeaient alors en Italie et en Allemagne. A l'époque, il rédige même quelques lignes lamentables pour les glorifier, sans hésiter à s'en prendre aux juifs au passage." Le prix sera attribué, mais pas décerné.

1958 : une oreille dans le placard à balai

Alain Ayache n’a que 16 ans quand il réussit à espionner le jury du Goncourt pendant ses très secrètes délibérations. On est en 1958. Il raconte la suite : "Je suis allé chez Drouant pour reconnaître les lieux, et suis tombé nez à nez avec le patron. Celui-ci m'a mis au défi d'espionner les délibérations sans me faire prendre, en me promettant le couvert chez Maxim's si j'y parvenais. La veille, j'ai réussi à planquer un micro dans le lustre, relié à un petit magnétophone à fil. Mais le jour dit, tout le monde m'avait à l'oeil. J'ai donc fait sauter les plombs, et profité de l'obscurité pour me cacher dans un petit placard. J'ai ainsi pu écouter et enregistrer l'intégralité des débats". Et d'ajouter: 

Je peux vous dire que ça ne parlait pas beaucoup de littérature !

Celui qui deviendra patron d’un grand groupe de presse recommença en 1983. Tout l’enregistrement sera retranscrit dans son magazine "Le Meilleur".

1951 : Julien Gracq dit 'non' au Goncourt

Pour certains, ce prix est un rêve, pour d’autres, un fardeau. En 1951, la rumeur donne vainqueur Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq, bien avant la décision du jury. Son auteur est clair : il refusera la récompense. Dans un pamphlet de quelques dizaines de pages, La littérature à l'estomac, Julien Gracq dénonce l’intérêt des prix littéraires et les préjugés de la critique. Réponse de l’Académie : "Nous choisissons le meilleur et nous n'avons pas à savoir ce qu'en pense l'objet de notre préférence !" Puis décerne le prix à … Julien Gracq. Lors de la proclamation des résultats, Raymond Queneau jouera l’ironie chez Drouant : "Le prix est décerné au "Ravage" de Sartre, par Julien Green!" avant de se reprendre, moqueur : "Oh! Pardon : au "Rivage des Syrtes", de Julien Gracq."

1919 : le Goncourt de Proust décrié 

À cette époque, seulement quelques érudits connaissent Marcel Proust. L’écrivain de 48 ans publie À l’ombre des jeunes filles en fleurs, il s’agit du deuxième volet de À la recherche du Temps perdu. Mais à la sortie de la guerre, attribuer le prix Goncourt à cet auteur et à ce sujet n’a pas de sens pour l’opinion. La presse plébiscite Les Croix de Bois du journaliste Roland Dorgelès, son chef d’œuvre, récit du quotidien des tranchées, une correspondance adressée à la sa maîtresse et à sa mère. "Place aux vieux !" titre un journal, qui qualifie Proust "d’écrivain aussi hermétique que Mallarmé".