Académicien français, conseiller d'Etat honoraire et lauréat du prix Goncourt pour son ouvrage "L'exposition coloniale", Erik Orsenna a consacré plusieurs études sur la mondialisation et partage avec vous son regard quant à la société de demain après le confinement.

Erik Orsenna, 2018
Erik Orsenna, 2018 © Maxppp / IP3 PRESS / Christophe Morin

De "l'unité absolue de la vie et l'égalité des existences"

Erik Orsenna : "On dit sans arrêt que la mondialisation est une catastrophe et que c'était mieux avant. Ce n'est pas vrai. La mondialisation permis à des centaines de millions de gens de sortir de la misère. 

Ce qui se passe est très clair, j'en ai retiré une conviction absolue : l'unité absolue de la vie. Il n'y a pas des frontières dans l'unité de la vie.

Ce qui me frappe aussi, c'est l'incroyable inégalité des existences... Comment vous pouvez faire cohabiter en même temps l'unité de la vie et l'inégalité des existences ? Quand on pense que c'est dans le département le plus pauvre de France, la Seine-Saint-Denis, qui est en même temps un des plus jeunes, que le virus a le plus sévèrement frappé, ça pousse à réfléchir sur cette articulation entre l'unité qu'il faut reconnaître et l'inégalité contre laquelle il faut lutter. C'est bien sur ce rapport entre les deux que nous devons travailler". 

La mondialisation après le confinement ?

Erik Orsenna : "Une crise est toujours une opportunité. C'est essayer de reconnaître l'essentiel : 

  • Un trop grand coût de la vie

L'essentiel, c'est de parler du soin, de ces admirables soignants mais, en même temps, des questions de prévention, de l'alimentation qui se posent. Quand on répète sans arrêt que l'alimentation doit être toujours moins chère ; que le budget des consommateurs s'est considérablement réduit et qu'on s'en félicite, ce n'est pas concevable... Le moins cher, c'est surtout ne pas respecter ceux qui nous nourrissent, les agriculteurs. 

  • Sur l'insuffisance des moyens investis dans la recherche

Un deuxième secteur essentiel, c'est la recherche. C'est quand même frappant de voir "les trous dans la curiosité". On se passionne pour l'intelligence artificielle, mais la réalité de la vie, quand on voit qu'il faut se battre aujourd'hui pour avoir des budgets qui permettent de financer une chaire, un enseignement de virologie, un enseignement d'entomologiste pour comprendre la vie ; quand on se rend compte qu'il y a ces merveilles animales qui peuvent être dangereuses, qui sont des sortes de miracles d'immunologie et qui peuvent tout autant accueillir en elles-mêmes 40 virus terribles sans en pâtir et qu'on n'a pas suffisamment de savants pour redécouvrir les mécanismes, moi, je deviens fou...

Il faut revenir à l'essentiel du soin, de la prévention, de l'alimentation, de la recherche et ne pas oublier que, étant donné les difficultés de l'économie, la tentation va être grande de recommencer exactement comme avant".

La question du temps long essentielle pour la liberté de demain

Erik Orsenna : "Une sorte de difficulté pour nous et notamment des démocraties en général, c'est de toujours être dans le très court terme. C'est pour ça qu'on se passionne pour le soin, et on a bien raison, mais du coup on en vient à oublier la prévention sur le temps long. 

Je vois aussi qu'on se bat de façon un peu contradictoire en disant, d'une part qu'il faut faire attention à la liberté parce que la liberté, c'est aussi le libéralisme. Et d'un autre côté qu'est-ce qu'on l'aime cette liberté. Cette dualité est une des questions qui est posée par la démocratie en ce moment-même. 

Il faut énormément de courage, de vertu, pour privilégier des actions sur le long terme et dont on verra les résultats après plutôt que d'envisager 'le tout de suite' capricieux et ainsi d'accumuler des dettes financières et environnementales. Qui les paiera, ces dettes ? La nouvelle génération, ceux qui sont en train de naître. C'est assez insupportable...

Certes, il y a un combat pour préserver la liberté mais il y en a un autre aussi pour intégrer, dans notre démocratie, la valeur du temps

En affirmant que la démocratie n'est pas efficace pour organiser les vraies transitions, on prend un risque absolument terrible". 

Aller plus loin 

🎧 RÉÉCOUTER - Grand bien vous Fasse : Le regard d'Erik Orsenna

📖 LIRE - Erik Orsenna, "Briser en nous la mer gelée" (Gallimard)

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.