Ni Bérengère Cournut, ni sa maison d'édition, ne pensaient dépasser les 100 000 exemplaires vendus pour "De Pierre et d'os", prix du roman Fnac en 2019. Petite histoire d'un grand succès.

Bérengère Cournut lors de la remise du prix Fnac 2019
Bérengère Cournut lors de la remise du prix Fnac 2019 © AFP / Daniel Pier / NurPhoto

90 000 exemplaires mi-janvier. Les éditions du Tripode ne pensaient pas crouler sous le poids du succès en publiant le roman De pierre et d'os de Bérengère Cournut.  60 rencontres en quatre mois pour l'autrice, habituée à voir ces livres et sa poésie vendue à des ... centaines d'exemplaires. Une inconnue du monde des lettres, désormais attendue de pied ferme au salon Livre Paris en mars pour une rencontre grand format. 

"Le prix Fnac n'explique pas tout"

Certes, on n'atteint pas ici les sommets de ventes de Guillaume Musso (575 000 exemplaires), Michel Houellebecq (384 000), ou Jean-Paul Dubois (367 625). Mais 90 000 exemplaires mi-janvier font la promesse de 130 000 livres vendus d'ici fin 2020, et pour une petite maison d'édition, Le Tripode, primée comme telle par les professionnels de la librairie l'an dernier, c'est énorme. Les libraires renvoient très peu le livre comme invendu, et le recommandent régulièrement, ce qui réjouit l'éditeur.

Il y a des livres de grande qualité littéraire qui se vendent à hauteur de 20 000 exemplaires, pour les auteurs les plus reconnus, et des livres plus populaires qui atteignent les 50 000 exemplaires. Le roman de Cournut a obtenu le prix du roman Fnac, mais le succès ne s'explique pas seulement par la diffusion dans les points de vente de ce réseau. "Le prix Fnac n'explique pas tout. Ce n'est pas la seule clé du succès. Comparativement ce livre n'est pas plus vendu dans le réseau Fnac qu'ailleurs" explique Frédéric Martin, le fondateur des éditions du Tripode. "C'est comme si les libraires avaient adopté ce livre et son autrice", dit-il.

"Il y a un pouvoir de fascination de l'Arctique"

Pourquoi cet engouement pour un livre à la forme clairement poétique, et embarquant le lecteur dans le lointain et froid pays inuit ? On y suit l'errance d'Uqsuralik, une jeune femme, séparée de sa famille et devant survivre seule dans une nature que nous qualifierons, nous pauvres urbains, d'hostile, mais dans laquelle elle puise force et magie, vie et mort, sans distinction ni ostracisme. 

"Habituellement quand un livre est fini, c'est fini, et là ça continue de créer de mon côté des envies de rencontres, je continue à découvrir des choses. Il y a un pouvoir de fascination de l'Arctique, il y a quelque chose de magnétique.  Le public a peut-être été aussi sous ce charme-là" explique l'écrivaine.

Pourtant, ce charme, elle l'a façonné de toutes pièces. Bérengère Cournut a conçu cette histoire non pas en se rendant en pays inuit et en romançant une réalité exotique, mais en décryptant le savoir légué par explorateurs et scientifiques, comme une carte au trésor. Sa langue, la pâte pure de son écriture, elle l'a puisée dans les chants,  récits inuits, et dialogues avec l'invisible que les Inuits véhiculent. Sa recomposition de ces univers n'appartient qu'à elle. L'Arctique, elle ne l'avait jamais vu, avant ce mois de janvier 2020. Elle s'y est transportée ces jours-ci,  et s'est trouvée chez elle. 

"On n'est ni dans le phénomène littéraire, ni dans le phénomène de divertissement, on a affaire à un roman de sagesse, ce type de livre vers lequel on aimera revenir" conclut Frédéric Martin des éditions Tripode. "Les lecteurs y ont trouvé quelque chose qui dépasse le livre". Il compare ce succès à celui de l'Art de la joie, livre de l'Italienne Goliarda Sapienza, il y a quinze ans. Succès en 2005, se hissant rapidement en tête des ventes, ce roman féministe et hymne à la liberté est régulièrement visible sur les étagères des libraires.

"J'ai toujours écrit des trucs un peu bizarres"

Ce succès changera-t-il la vie de cette autrice, correctrice et éditrice ? "Je n'avais pas anticipé cette situation, mais je me fais un devoir de suivre cet élan. J'essaie par ailleurs de continuer à écrire sur d'autres choses."

Toutefois, le roman pour adolescents qu'elle a commencé, portant aussi sur le rapport de l'humain à la nature, prend un peu de retard. Lorsque ce roman pour les jeunes viendra en librairie, ce n'est plus tout à fait la même Bérengère Cournut qui en sera l'autrice.  Pour les lecteurs elle sera "celle-qui-a-écrit-De-pierre-et-d'os". Ce qui n'a pas l'air de la faire ciller.

"Cela ne m’inquiète pas du tout, je ne m'arrête pas sur le fait qu'il y aurait un public à ne pas décevoir. J'ai toujours écrit des trucs un peu bizarres, les gens seront peut-être prêts à s'embarquer à nouveau avec moi. 'De pierre et d'os' est un conte très lointain, très mythologique, très poétique, alors les lecteurs seront peut-être prêts à d'autres expériences littéraires."

Car pour Bérengère Cournut, l'écriture est elle-même le terrain d'exploration et d'aventures : "La littérature c'est mon champ d'exploration, ça m'emmène parfois sur des territoires lointains ou imaginaires ; mais le lieu de l'aventure, c'est l'écriture". 

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