En 1990, avec "Vogue", Madonna popularise une danse pratiquée dans les night-clubs de la communauté LGBT noire-américaine : le "voguing". Revenons sur l’origine de cette danse, véritable mouvement multi-facettes, artistique et culturel, qui avait été initialement créé en réaction au racisme blanc...

Compétition de "voguing" dans le nightclub Mars, à New York, en 1988.
Compétition de "voguing" dans le nightclub Mars, à New York, en 1988. © Getty / Catherine McGann

Kiddy Smile, considéré comme « le roi du voguing en France », était l’invité d’Antoine de Caunes dans Popopop pour la sortie de son tout premier album One Trick Pony. L’occasion de revenir sur ce qui se cache derrière ce mot, "voguing"...

Le voguing, ce n’est pas tant un courant musical, même s’il y a évidemment des musiques qui s’y prêtent mieux que d’autres, comme celles produites par Kiddy Smile ; le voguing est avant tout un mouvement : un mouvement aux deux sens du terme, une danse et un mouvement culturel à part entière.

Des "ballrooms" au "voguing" 

Pour revenir à l’origine du voguing et comprendre comment cette danse est devenue éminemment émancipatrice pour la communauté noire LGBT, il faut partir aux États-Unis

À la fin du XIXe et au début du XXe, les gays, les lesbiennes et les travestis blancs commencent à se rassembler en communauté, autour de soirées, dans lesquelles ils peuvent se retrouver entre eux, explorer leurs genres, danser et faire la fête, sans crainte du regard d’autrui. Tiphaine Bressin et Jérémy Patinier, auteurs de l’ouvrage Strike a pose. Histoire(s) du voguing, ont retrouvé la trace écrite d’un premier événement de ce genre en 1869 : un bal masqué à Harlem, dans le Hamilton Lodge.

Cette contre-culture continue de se développer progressivement, et dans les années 1920-1930, elle finit par attirer la curiosité de la presse, et celle d’un public plus large, notamment hétérosexuel, curieux de voir des hommes grimés en femmes et des femmes habillées en hommes danser… Ces lieux ont rapidement pris le nom de _ballrooms_, ou tout simplement balls. Des concours de beautés et défilés y sont organisés.

Problème : la communauté LGBT noire y était très peu représentée. Gays, lesbiennes et trans devaient souvent se blanchir le visage pour pouvoir participer aux compétitions, malgré tout ils ne remportaient jamais de prix. 

Le temps passant, les années 1960 arrivent, marquées par le Black Power et les mouvements de lutte pour les droits civiques et la communauté noire LGBT décide de créer ses propres balls. Tiphaine Bressin et Jérémy Patinier situent le tout premier ball noir en 1962.

Parodier l'élite blanche 

Dans ces balls, la communauté noire LGBT parodie les concours de beauté de l’élite blanche, leurs postures et leurs gestuelles… Ils commencent par prendre des poses très maniérées, inspirées des parades sur les podiums. Le nom voguing vient d'ailleurs du magazine Vogue qui incarnait tout ce à quoi cette communauté n’avait pas accès : la mode, l’argent, le luxe, la richesse, le capitalisme…

Concours au bal voguing « Life Ball 2013 - After Show Party » à l'hôtel de ville de Vienne le 25 mai 2013 (Autriche)
Concours au bal voguing « Life Ball 2013 - After Show Party » à l'hôtel de ville de Vienne le 25 mai 2013 (Autriche) © Getty / Thomas Niedermueller/Life Ball 2013

Les balls deviennent le manifeste furieux d’une communauté qui se sent doublement lésée

  • par la communauté LGBT blanche
  • par la communauté noire-américaine ou latino

Revendication symbolique, cri de liberté… Ces soirées deviennent des théâtres flamboyants, à coups de costumes à paillettes, de maquillage outrancier et de talons aiguilles. C’est une manière pour eux de s’iconiser de façon subversive et de se créer soi-même comme modèle. Le temps d’un soir, ils se rêvent et deviennent top-models, riches et divas. 

De manière très exagérée, ils imitent les poses de mannequins, le tout scandé sur les rythmes électro du disc-jockey de l’époque… Et progressivement le voguing devient une danse.

Un style de danse typique

Les poses lascives et iconiques se mêlent aux contorsions élastiques et gymnastiques des danseurs… Le voguing devient même une savante chorégraphie : mouvements subtils de mains imitant les Unes des magazines, grands écarts impressionnants, passages accroupis très physiques. 

La gestuelle compte beaucoup plus que le costume. Ces chorégraphies avec ses mouvements scandés, stoppés, ressemblent presque une simulation de sports de combat ou à des mouvements d'arts martiaux.

Avec ces poses, les danseurs se jouent des codes sociaux : la sexualité, le genre, la féminité sociale… Tout est « exagération de la féminité » et « autodérision » selon Johan Amaranthe, président du collectif Paris Black Pride

Une culture refuge, émancipatrice et un véritable esprit de famille et d'entraide

Mais bien loin d’être une vaste foire, ces bals undergrounds sont certes festifs mais aussi très réglementés. Le voguing s’organise en houses, nom inspiré de la haute-couture et des maisons comme Chanel ou Dior... qui représentent tout ce à quoi la communauté n'a pas accès. 

La première house est formée en 1977 par Crystal Labeija (drag queen et figure mythique du voguing) : la House of LaBeijia, après avoir participé au tout premier concours de beauté pour travestis, qui s'est révélé majoritairement blanc et dont elle accusa le jury d’être raciste, jury dont faisait partie Andy Warhol.

Chaque house forme une famille, qui s'opposent ensuite entre elles lors des compétitions. Mais bien au-delà, il y a un véritable esprit de famille et un système d'entraide. Chaque house est composée d'une moyenne de 15 à 30 danseurs, avec une ou quelques mother(s) et des children qu'elles chaperonnent. Elles s'assurent qu'ils aient un toit, un travail, de quoi manger... voire même qu'ils vont à l'école, pour les plus jeunes. 

On est là pour se soutenir moralement, faire de la prévention santé, aider dans les démarches administratives, etc. On essaie de montrer la voie

–  Mother Rheeda, une des légendes françaises du voguing

 Les minorités noires LGBT trouvent un espace, un refuge où exprimer librement leur identité. Ici la House of Extravaganza à la fin des années 1990 dans le nightclub "Tracks"
Les minorités noires LGBT trouvent un espace, un refuge où exprimer librement leur identité. Ici la House of Extravaganza à la fin des années 1990 dans le nightclub "Tracks" © Getty / Mario Ruiz

Le "voguing" depuis Madonna

Mais si le voguing dit quelque chose à tout le monde aujourd'hui, cela vient surtout de Madonna qui l’a popularisé en 1990 avec son titre Vogue et surtout le clip, réalisé en noir et blanc par David Fincher, avec des danseurs blancs et noirs. Le mouvement connaît un petit renouveau, attirant de nouveaux danseurs : gays, lesbiennes, trans blancs, séduits par cette pratique stylistique mais aussi par cet espace de liberté où l’on peut danser et s’inventer comme on veut. Mais cette vague s'essouffle assez vite à la fin des années 90, l’épidémie de SIDA décimant beaucoup de danseurs.

Le voguing a continué à exister de manière intimiste, jusqu'à revenir peu à peu, une fois de plus popularisé par de grandes stars de la pop culture comme Beyoncé et Lady Gaga. Mais comme toutes les réappropriations culturelles, sa diffusion et sa démocratisation s'est affranchie de toute sa dimension politique, devenant un simple spectacle, du divertissement. Elle devient un refuge pour tout un chacun qui veut s’affranchir des tabous et se réinventer.

Du voguing à l'Elysée

En France, l'artiste, danseur et DJ, Kiddy Smile s’est fait l’ambassadeur du voguing, depuis l'été 2016, lorsqu’il a révélé son titre « Let a B !tch know ». Et le 21 juin dernier, pour la Fête de la Musique 2018, Emmanuel Macron l’avait invité à venir se produire dans la cour du palais de l’Elysée.

Passé la surprise, Kiddy Smile a décidé d’accepter l’invitation, y voyant là une occasion de faire sortir le voguing de la scène intimiste et underground. Il s’y est rendu accompagné d’une armée de danseurs en mini-shorts, cuissardes à talons aiguilles et recouverts de strass, qui ne se sont pas gênés pour réaliser leurs poses lascives et suggestives dans la cour de l’Elysée. 

Kiddy Smile portait quant à lui un tee-shirt avec le message « Fils d’immigrés, noir et pédé ». Une opportunité pour faire rentrer le voguing sur une scène du pouvoir, lui donner une visibilité et qu'il ne soit plus rangé comme une sous-culture, comme il s'en expliquait sur sa page Facebook :

Je crois fermement au high jacking du pouvoir en place de l’intérieur et a la création du discours la ou il n’y en a plus/pas : cette invitation à mixer dans la demeure temporaire de Macron se présente a moi comme une opportunité de pouvoir faire passer mes messages : moi fils d’immigrés noir pédé va pouvoir aller au cœur du système et provoquer du discours de par ma présence...

Pour aller plus loin ↴

  • • Kiddy Smile signe également la bande-son de Climax, le tout dernier film de Gaspard Noé (sortie prévue le 19 septembre 2018)
  • • Depuis quelques temps Paris accueille la compétition internationale du voguing, initiée en 2012 par Lasseindra Ninja, danseuse queer professionnelle, sous le titre Paris Awards Ball, à la Gaîté Lyrique.
  • • Et à venir… Port Authority, film de Danielle Lessovitz, qui sortira en 2019
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