L'écrivain était l'invité de "Boomerang", à l'occasion de la sortie de son huitième roman "Le monde n’existe pas". Au micro d'Augustin Trapenard, pour sa carte blanche, il a choisi de nous lire un texte inédit et bouleversant : "Les artistes rêvent d'une recomposition du monde".

"Les artistes rêvent d'une recomposition du monde" : Fabrice Humbert
"Les artistes rêvent d'une recomposition du monde" : Fabrice Humbert © Getty / Westend61

Il ne cesse d'interroger le lien entre le réel et la fiction car pour lui la réalité ne doit pas se suffire à elle-même. C'est pourquoi il n'a jamais cessé de l'interpréter à travers ses nombreux ouvrages tels que Autoportraits en noir et blanc, Comment vivre en héros ou encore L’origine de la violence. Les livres sont, pour lui, comme une façon de se protéger du réel, mais en faisant le choix de s’exposer aussi en partageant, interrogeant la réalité. 

Ecoutez la carte banche de Fabrice Humbert : 

2 min

La Carte blanche de Fabrice Humbert au micro de "Boomerang"

Par Fabrice Humbert

Le texte inédit de Fabrice Humbert

"À la mort d'Yves Saint Laurent, j'avais lu le texte de sa dernière conférence de presse, en 2002, dans laquelle le couturier s'interrogeait sur lui-même, sur sa quête, sur ses fantômes esthétiques, sur les dépressions et les angoisses qui avaient hanté sa vie. Il avait cité cette phrase de Marcel Proust : 

La magnifique et lamentable famille des nerveux, qui est le sel de la terre

Phrase tendue par l'antithèse entre "magnifique" et "lamentable", nimbée de religiosité par l'expression de l'Évangile de Matthieu, "le sel de la Terre" est traversé par cette recherche des pères si présente dans l'imaginaire de l'artiste

Les nerveux, cette immense famille des angoissés, des névrosés, des dépressifs, se signale, me semble-t-il, par une inadéquation au monde, un espace qui ouvre à l'interrogation, au malaise, à l'angoisse. 

La réalité n'est pas une évidence, mais un morcellement hérissé de périls, à l'exception des moments merveilleux d'apaisement où l'angoisse se retire

À ce titre, les nerveux sont les sujets de l'illusion et c'est pourquoi on compte tant d'artistes parmi eux. Ils rêvent d'une recomposition du monde. 

Face à l'acier qui les froisse ou les broie, ils érigent une autre réalité : celle des fantasmes, des rêves ou des fictions, ou encore celle des œuvres artistiques

Dans ma jeunesse, j'ai eu un ami, il était le Nerveux par excellence, lamentable et magnifique, et il portait le même prénom que moi. Il vivait dans l'univers fantastique du cinéma et j'ai vu avec lui le réel s'étioler, s'amaigrir à mesure que la fiction des salles noires l'emportait. Peu à peu, il s'est détaché de moi. Je vivais en couple, j'avais un métier. Bref, je n'étais plus fréquentable. Il a joué dans deux films et puis, un jour, la réalité n'a plus été supportable pour lui. Il est mort à 27 ans. 

Au fond, je me demande si, dans la vitalité de certains vivants, il n'y a pas la mort d'un double. Nos amitiés sont des fragments de nous-mêmes, des miroirs morcelés. Et lorsque certains de ces miroirs disparaissent, ils emportent avec eux une certaine définition de nous-mêmes à laquelle on doit rendre hommage par notre vie". 

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - Dans _Boomerang, F_abrice Humbert se confiait aux côtés d'Augustin Trapenard

📖 LIRE - Fabrice Humbert, Le monde n'existe pas, Éditions Gallimard

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.