Tendre, froide, envahissante, nourricière, forte ou infantile, idéalisée ou caricaturée, la mère vue et racontée par les écrivains. De Colette à Edouard Louis en passant par Romain Gary, Delphine de Vigan, Barthes, Duras, Albert Cohen... Une sélection de textes autobiographiques où la mère est au premier plan.

Nourricière, tendre ou sévère... la mère sous la plume des écrivains
Nourricière, tendre ou sévère... la mère sous la plume des écrivains © Maxppp / Keystone Pictures

Que veut dire écrire sur sa mère pour un écrivain ? Revisiter son passé en le sublimant, rendre hommage au premier grand amour de sa vie, régler ses comptes, tenter de comprendre, se libérer d’une emprise, se consoler de la perte… Indissociable de la figure maternelle, l’enfance occupe, en tout état de cause, une place de choix sous la plume des écrivains, tout comme  la nostalgie de cet amour inconditionnel…

Dany Laferrière au micro de Bruno Duvic :

Un écrivain est un professionnel de l’enfance, c’est comme une bobine de fil, on tire dessus et on trouve des anecdotes… 

Mère sans voix devenue personnage littéraire

Après avoir raconté la dureté de son enfance dans En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis consacre Combats et métamorphoses d'une femme (Seuil) au destin de sa mère. Pour Jérôme Garcin (Le Masque et la plume), ce roman "de la réconciliation" est "le plus touchant" de ses livres. Il y raconte l’histoire d’une femme qui finit par se réapproprier son destin après des années d'humiliations. "Raconter l'histoire d'une libération" c'est le projet annoncé par l'auteur lui-même, qui dit  écrire "pour expliquer et comprendre la vie" de sa mère. Pour Arnaud Viviant (Le masque et la Plume)  c'est un "livre d'amour" .

Edouard Louis et sa mère
Edouard Louis et sa mère / Archives personnelles de l’auteur

Invité d'Augustin Trapenard, Edouard Louis raconte :

Enfant, ma mère avait un visage triste, elle devait rester à la maison, faire la cuisine et le ménage. Un jour, elle a fait exploser cette vie et s'est libérée. (…) Je souhaite que ma voix reste la voix des oppressés, des dominés. Que mes livres donnent envie de crier, de tout casser ! 

Dans son très beau livre Le malheur indifférent, le prix Nobel Peter Handke, rend hommage à sa mère, fille de modestes cultivateurs slovènes, placée dans les cuisines d'un hôtel alors qu'elle aurait "rêver d'apprendre". Sa mère se suicide à l’âge de 51 ans au terme d’une vie de labeur et de solitude. Raconter sa vie est alors une manière de redonner la parole et une certaine épaisseur à celle qui fut sans voix et finit par gommer sa propre existence.

"On la rencontrait dans la rue lorsque les journées d'automne étaient belles, elle avançait à pas très lents et on l'encourageait à marcher tout de même plus vite. (...) Quelques jours avant qu'elle n'absorbe une dose massive de somnifères, elle écrivit : "Je me parle à moi-même parce que sinon je ne peux plus rien dire à personne. Parfois j'ai l'impression d'être une machine. Je partirais bien n'importe où mais dès qu'il commence à faire sombre, j'ai peur de ne plus retrouver mon chemin."

Edouard Louis souligne d'ailleurs dans son roman le lien entre ces deux mères "mélancoliques" entrées en littérature sous la plume de leur fils. 

La mère nourricière 

Colette (1873-1954) fait le portrait de sa mère Sidonie en admiration devant son petit "chef d'œuvre" dans Sido (1930). Dans La maison de Claudine elle raconte sa jeunesse heureuse et libre à la campagne. C’est une enfance douce entre la découverte des livres et de la nature, portée par l’amour et les gestes nourriciers de la mère.

Elle surgissait, essoufflée par sa quête constante de mère-chienne trop tendre, tête levée et flairant le vent. Ses bras emmanchés de toile blanche disaient qu’elle venait de pétrir la pâte à galette, ou le pudding saucé d’un brulant velours de rhum et de confitures. (extrait de La maison de Claudine paru en 1922)

Dans Le livre de ma mère, Albert Cohen évoque la manière dont sa mère perpétue ses gestes nourriciers malgré l'absence de son fils :

"A table, elle mettait tous les jours la place du fils absent. Et même, le jour anniversaire de ma naissance, elle servait l'absent. Elle mettait les morceaux les plus fins sur l'assiette de l'absent, devant laquelle il y avait ma photographie et des fleurs. "

Au dessert, le jour de mon anniversaire, elle posait sur l'assiette de l'absent la première tranche du gâteau aux amandes, toujours le même parce que c'était celui que j'avais aimé dans mon enfance.

L'amour absolu

A propos de sa mère, Romain Gary écrit : "Elle avait des yeux où il faisait si bon vivre que je n’ai jamais su où aller depuis." L'auteur évoque longuement sa mère, quelques années plus tard, avec Jacques Busnel dans l'émission télévisée En toutes lettres :

J'ai écrit ce livre comme une sorte de psychanalyse pour rompre avec mon passé et avec ma mère, je n'y suis pas du tout arrivé.

Guillaume Gallienne :  

La promesse de l’aube est l’un des plus beaux romans écrits sur l’amour maternel. 

Romain Gary y dresse le portrait de Nina mère courage, juive d’Europe centrale qui éleva seule son fils. Femme de tempérament, excessive et artiste contrariée, elle rêvait que son fils devienne Victor Hugo, Pouchkine ou Nijinski… 

Avec l'amour maternel, la vie nous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu'une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances.

Séparés de son fils parti rejoindre De Gaulle en Angleterre et voyant sa fin approcher, elle rédigea 250 lettres d’avance pour lui. "Je continuais donc à recevoir de ma mère la force et le courage qu’il me fallait pour persévérer, alors qu’elle était morte depuis plus de trois ans. Le cordon ombilical avait continué à fonctionner. " 

La mère négligente

Dans Un pedigree (2005), Patrick Modiano explore de manière froide et lapidaire une enfance dénuée de tendresse. Fils d’une actrice d’origine belge (Louis Colpeyn), "jolie fille au cœur sec", son enfance est marquée par le décès de son frère cadet emporté par une leucémie à 10 ans. Patrick est envoyé au pensionnat d’où il fugue, errant dans les rues de Paris. C’est à son premier livre, Place de l’étoile (1968) qu’il fait remonter sa véritable naissance.

Parfois, comme un chien sans pedigree et qui a été un peu trop livré à lui-même, j'éprouve la sensation puérile d'écrire noir sur blanc et en détail ce qu'elle m'a fait subir, à cause de sa dureté et de son inconséquence. 

Quatrième né au sein d'une tribu de onze enfants, Lionel Duroy dresse son autobiographie de livre en livre. Il raconte les blessures de l’enfance et l’impossible relation avec sa mère, ex-bourgeoise obsédée par son déclassement, qui s'effondre alors que l'auteur a neuf ans. "Fragile et menaçant sans cesse de se suicider, ma mère était le douzième enfant de la famille. Son regard m'effrayait, je l'évitais". (Entretien avec Laure Adler)

Haine de la mère

Loin du poncif de la mère protectrice et aimante, certains livres dressent un portrait rageur de la figure maternelle. L'occasion, peut-être, de délivrer leur auteur de pesants souvenirs.

Dans Vipère au poing (1948) d'Hervé Bazin, Folcoche, la mère du narrateur immortalisée par Alice Sapritch (1971) et Catherine Frot (2004), martyrise ses trois enfants. Marâtre cruelle, cette dernière galvanise la haine de son fils :

Je vais te dire : "T'es moche ! Tu as les cheveux secs, le menton mal foutu, tes oreilles sont trop grandes. T'es moche, ma mère. Et si tu savais comme je ne t'aime pas.

Mater dolorosa

Dans Rien ne s’oppose à la nuit paru en 2011 (chez JC Lattès), Delphine de Vigan évoque le destin de sa mère Lucile, victime d’inceste et devenue bipolaire. Sombre et lumineux à la fois, le récit explore avec beaucoup de justesse les ravages de la violence subie et ceux de la maladie sur son entourage. 

Sans doute avais-je envie de rendre un hommage à Lucile, de lui offrir un cercueil de papier et un destin de personnage. Mais je sais aussi qu’à travers l’écriture, je cherche le noyau de sa souffrance…

Le livre se situe entre l’hommage à sa mère et l’exploration des liens familiaux, "J’avais besoin de laisser une trace pour mes enfants, ce livre était une nécessité, c’est une déclaration d’amour à ma mère" dit-elle à Pascale Clark. 

La honte de sa mère

Marguerite Duras (Apostrophes) :

Tous les enfants ont honte de leur mère, chez la mienne il y avait de quoi…  à la sortie du lycée elle venait habillée n’importe comment quand les autres mères étaient resplendissantes.  

Dans Un barrage contre le pacifique, Marguerite Duras dresse le portrait de sa mère institutrice partie seule au Cambodge avec ses trois enfants dans l’espoir d’accéder à une vie meilleure. Après avoir investi 20 ans d’économie dans l’achat de terres inondables, elle se retrouve ruinée et désespérée. "Elle a fini sa vie folle" dit l’écrivain.

"C’est un élevage l’enfance, un dressage… ma mère a été tout à la fois : le malheur, l’amour, l’injustice, l’horreur… " 

Apostrophes, 28/09/1984, interview de M. Duras (à partir de 13’)

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.
Gérer mes choix

La honte de ses parents et la culpabilité de trahir sa classe sociale sont omniprésents dans les livres d'Annie Ernaux. Dans Les armoires vides (1974), largement inspiré de son histoire, elle raconte le glissement de l’admiration enfantine au rejet. Hier idolâtrée, la mère de Denise Lesur (son double) devient aux yeux de l’adolescente une commère de quartier dont le langage et les manières lui font honte. 

N'avoir rien à dire, le nez dans son assiette, c'est une langue étrangère qu'ils parlent. My mother is dirty, mad, they are pig ! En anglais, que je me permettais de les injurier. Des gestes qui me font horreur, parce que ce sont toujours les mêmes... Manger, je ne voudrais jamais les voir manger, surtout quand c'est bon (...) Ma mère ramone ses gencives de l'index... Comment oser !

Mère dépendante et tyrannique

Dans Mother (récit autobiographique à la troisième personne), Luc Lang dépeint une mère possessive, instable et tyrannique qui pèse sur la vie de "celui qui vient toujours au moindre de ses appels", son fils. Au terme d’une vie chaotique, la dérive d’Andrée se fait plus violente et son fils est contraint de faire interner sa mère âgée.  Il nous relate cette scène poignante de séparation :

"La mère sent le piège se refermer sur sa personne, elle ne quitte plus le bras du fils, elle s’y accroche, s’y suspend, sa main en tenaille sur l’avant-bras de son garde du corps lorsqu’on ouvre une porte pour lui montrer sa chambre. Elle tire le fils dans le couloir, elle invective le directeur, les deux infirmiers en embuscade, elle les voit parfaitement manœuvrer, repère leur encerclement. Il faut lui foutre la paix, la laisser repartir vers son chez elle (…) dis-leur, toi qu’on s’en va bon sang ! Tu dis rien, tu laisses tomber ta mère, tu me trahis, toi ? "  (Mother, Stock, 2012)

Tu m’abandonnes ? Tu te débarrasses de ta maman ? Mon dieu, tu sais que si je reste ici je vais crever, tu le sais ? Que c’est la dernière fois que tu me vois tu le sais ? Ses yeux noirs d’une dureté minérale clouent le fils au mur du couloir… Te débarrasser de ta mère, le sang de mon sang…

Perdre sa mère

Parmi les ouvrages d’hommage posthumes, le plus célèbre est sans doute Le Livre de ma mère d’Albert Cohen

Elle m'a porté pendant neuf mois et elle n'est plus là. Je suis un fruit sans arbre, un poussin sans poule, un lionceau tout seul dans le désert, et j'ai froid. 

Dix ans après sa disparition, nostalgique et inconsolable, l’auteur de Belle du seigneur  égrène un inventaire des petites joies de son enfance. "Perdre sa mère, c'est dire adieu à son enfance".

"Ô mon passé, ma petite enfance, ô chambrette, coussins brodés de petits chats rassurants (...) sirop d'orgeat, antiques dentelles, odeurs de naphtaline, veilleuses de porcelaine, petits baisers du soir, baisers de Maman qui me disait, après avoir bordé mon lit que maintenant j'allais faire mon petit voyage dans la lune avec mon ami écureuil. Ô mon enfance... "

Frappé par la disparition de sa mère avec qui il vécut toute sa vie, le sémiologue Roland Barthes publie en 1979 son Journal de deuil (Seuil). S’il redoute l’idée de "faire de la littérature de ce chagrin", il aspire à laisser "un peu d’or" dans ses notes furtives, prises les mois qui ont suivi la mort de sa mère. Entre tentative d’apprivoiser la perte et hommage tendre, il compose un très beau "tombeau de papier" à celle qu’il surnomme "Mam".  Perdre sa mère, c’est être à jamais orphelin comme il le dit si bien :

Désormais et à jamais je suis à moi-même ma propre mère.

En avril 2020, Augustin Trapenard recueillait les lettres de confinement de nombreux écrivains. Parmi elles, celle, poignante, de Yasmina Khadra dédiée à sa mère analphabète qui aimait tant les histoires…

ll me semblait qu’à nous deux, nous étions le monde, que le jour et la nuit ne comptaient pas car nous étions aussi le temps. C’est toi qui m’a appris à faire d’un mot une magie, d’une phrase une partition et d’un chapitre une saga. C’est pour toi aussi que j’écris. Pour que ta voix demeure en moi, pour que ton image tempère mes solitudes. 

Aller plus loin