Ce vendredi, c'est la dernière des "Guignols" sur Canal +. La direction de la chaîne a annoncé début juin que l'émission ne reviendrait pas à l'antenne à la rentrée. Trente ans après sa création, l'émission qui a marqué la télé des années 1990 et 2000 disparaît dans une indifférence quasi-générale.

Jacques Chirac, en 2007 sur le plateau des Guignols
Jacques Chirac, en 2007 sur le plateau des Guignols © AFP / OLIVIER LABAN-MATTEI

Ils ne pourront jamais dire "putain, trente ans" : à la rentrée, les Guignols ne reviendront pas sur Canal+ pour une trentième saison. Ce vendredi soir, Canal + diffuse le tout dernier numéro de l'émission. Le 1er juin dernier, la chaîne avait annoncé que le programme cesserait d'être diffusé à la fin de la saison, confirmant une information du site Les Jours selon laquelle la nouvelle venait d'être annoncée aux salariés en comité d'entreprise.  

"On s'en doutait, il y avait des bruits, des démissions", a déclaré Yves Lecoq, l'un des imitateurs de l'émission. Surtout, depuis 2015 et une première fausse alerte, l'audience comme l'influence de l'émission avaient dégringolé. En quelques années, Les Guignols de l'Info (devenus "Les Guignols" tout court ces dernières années) sont passés d'une émission emblématique du PAF à un programme fantôme.

1988-1991 : "Ah que coucou", des débuts difficiles 

Les choses n'avaient pourtant pas tellement bien commencé pour Les Arènes de l'Info, premier nom de l'émission, lancée à la rentrée 1988 dans l'émission Nulle Part Ailleurs. A l'époque, l'émission est enregistrée (et donc écrite) trois semaines à l'avance, et fait face à un autre rendez-vous beaucoup mieux installé, le Bébête Show, sur TF1. 

Les premières années sont compliquées pour les Arènes, qui deviennent les Guignols en 1990, présentés par un avatar de Patrick Poivre d'Avor, nommé "PPD" : poursuite en justice par Françoise Sagan pour un sketch portant sur les tampons hygiéniques, la pastille humoristique peine à trouver sa patte. Les auteurs, parmi lesquels on trouve Christian Borde (alias Jules-Edouard Moustic) et François Rollin, tournent régulièrement, jusqu'à ce que l'équipe se forme autour de Benoît Delépine et Jean-François Halin.

1991-2002 : Une décennie sévèrement burnée 

C'est avec la Guerre du Golfe que les Guignols décollent. Au moment où le monde découvre l'info en continu et les images de la guerre, les sketches mettant en scène le commandant Sylvestre, inspiré de Sylvester Stallone, font sensation. 

Vient ensuite un autre personnage culte de l'émission, Johnny Hallyday, un personnage aux nombreuses fautes de syntaxe, et surtout doté d'un accessoire irrésistible, la célèbre boîte à coucou. Le "Ah que coucou" de Johnny devient le premier grand gimmick des Guignols. 

Dans les années 90, les personnages, chansons, répliques cultes se succèdent, saison après saison. C'est dans cette période que Jean-Pierre Papin demande sans cesse "Ben pourquoi", que Richard Virenque dit avoir été dopé "à l'insu de son plein gré", que Jean-Michel Larqué lance ses "Tout à fait Thierry", que Pierre Fulla relate les JO "Ici à Nagano", que le "sévèrement burné" Nanard Tapie vend ses combines, et ainsi de suite. 

Mais les années 90 sont aussi celles où la politique fait son entrée fracassante dans l'émission humoristique : la campagne présidentielle de 1995 est un point d'orgue, marqué notamment par l'affrontement à droite entre Jacques Chirac, son "mangez des pommes" et son "boulot de dans deux ans" et Edouard "Couille molle" Balladur. A tel point que plusieurs observateurs estiment que la marionnette sympathique de Jacques Chirac a favorisé son élection. 

L'émission ne manque pas de faire polémique de temps en temps, comme lorsque Bernadette Chirac est mise en scène en train de caresser son sac à main, ou lorsque Raymond Barre se retrouve à poser nu.  

"Les Guignols" n'oublient pas l'autodérision et met en scène les vedettes de la chaîne, comme Michel Denisot et ses bonnes blagues ou le stoïcien Alain De Greef, directeur des programmes, obligé d'expliquer face au CSA pourquoi c'est drôle, Mickael Kael qui "kulunmouton".  

Le reste du monde de la télé en prend pour son grade : TF1 devient une "boîte à cons", dont le patron Etienne Mougeotte revendique "du cul, du cul, du cul". Et sur France 3, l'émission politique de Christine Ockrent devient un café du commerce dont les habitués Serge July et Philippe Alexandre préfèrent la poire et la "cahouète" au débat politique.

Les derniers coups d'éclat de cette période arrivent au début des années 2000, avec Jacques Chirac transformé en "Super Menteur" et Ben Laden et son "ispice di counasse".  

2003-2010 : Les années "kestananafout" 

En 2001, Nulle Part Ailleurs s'arrête et les Guignols deviennent une émission à part entière (avant de revenir dans Le Grand Journal en 2004). La période est plus compliquée pour Canal+, avec le limogeage de Pierre Lescure et la reprise en main par Jean-Marie Messier. Dans ces années-là, les sketches cultes se font plus rares.

Seul le "pot de départ" de Jacques Chirac en 2007 (à l'issue duquel Bruno Gaccio annonce son départ de l'émission) et les "gimmicks" du président Sarkozy marquent les esprits dans cette période-là.

2010-2015 : "Excusez la tenue", les Guignols reviennent en force

Il faut attendre le début des années 2010 et l'arrivée de nouveaux auteurs (notamment Benjamin Morgaine) pour que les Guignols se remettent à faire parler d'eux. L'affaire DSK introduit le personnage du lubrique président du FMI et sa réplique culte "Excusez la tenue, je sors de la douche".

La présidence de François Hollande introduit aussi le personnage et son "Gné hé hé", mis en chanson. L'arrivée des vidéos des Guignols sur YouTube permet à ces sketches de connaître une seconde vie, comme celui inspiré des Tutos... avec Jean-Luc Mélenchon.  

En novembre 2014, les Guignols rendent hommage à Canal+ pour ses 30 ans avec une reprise des "Lacs du Connemara" consacrée à l'esprit Canal. C'est la dernière saison de l'émission telle qu'on l'a connue jusqu'alors. L'arrivée de Vincent Bolloré à la tête de la chaîne, hostile à l'humour de l'émission, manque de voir mourir une première fois l'émission, sauvée in extremis par la mobilisation du public... et de la sphère politique.  

2015-2018 : "Atchao", c'est fini 

Après plusieurs mois d'attente, les Guignols reviennent en décembre 2015 dans une formule remaniée, sans PPD, sans politique, plus internationale. Le monde de la politique et celui de la télé font place aux joueurs du PSG mis à toute les sauces et aux personnalités américaines que sont Donald Trump et Kim Kardashian.  

En décembre dernier, l'émission a rendu hommage à Johnny Hallyday, pour une fois, sans se moquer, dans une parodie tout en retenue.  

Avec des audiences qui ont plongé de 1,8 million de téléspectateurs à 200 000 lors de la dernière saison, l'émission disparaît aujourd'hui après trois ans d'une mort à petit feu. Il en restera ces dizaines de sketches cultes, à revoir sur Internet (dans une légalité toute relative, Canal ayant fait le ménage dans les séquences disponibles). 

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