L’étymologie du terme « monstre » signifie « signe divin à déchiffrer », un encouragement à lire en nous-mêmes cette peur qui nous saisit alors…

Elephant Man, le film de David Lynch, réalisé en 1980
Elephant Man, le film de David Lynch, réalisé en 1980 © Getty / Stanley Bielecki Movie Collection

L’art cinématographique s’est toujours intéressé au monstre, et l’histoire réelle deJoseph Merrick, cet homme qui vécut à la fin du XIXe siècle à Londres, atteint de la maladie de Protée, incurable, a séduit le réalisateur David Lynch qui cherchait un sujet intense pour se révéler au grand public. C’était en 1980.

Elephant Man de David Lynch, une approche bouleversante

Le personnage m’a fasciné. Au-delà de la fresque sociale, j’ai voulu montrer comment il réagissait au contact de différentes situations. Il passe de l’univers de la pauvreté à celui de la richesse. Les deux mondes s’ignorent et se veulent différents mais leur curiosité vis-à-vis du “monstre" est la même. Je ne porte aucun jugement moral… ” (David Lynch dans un entretien avec Gilles Gressart, paru dans Combat Socialiste du 15 avril 1981).

Dans le scénario, David Lynch ne joue pas avec l’épouvante, et diffère l’instant de la révélation de la monstruosité physique de l’homme-éléphant : “On ne voit vraiment John Merrick que lorsqu’on a eu le temps de s’attacher à lui… Il y a une fascination du monstre qui est en elle-même une monstruosité ” (David Lynch dans un entretien avec Marie-Noëlle Tranchant pour Le Figaro du 6 avril 1981).

Bien sûr, le cinéma montre à voir, toujours plus. Mais justement, le génie de ce réalisateur oppose, à ce désir de voyeurisme, une longue attente, doublée d’une incitation à l'empathie pour le monstre, à savoir sa propre peur et sa légitime envie de regarder, lui aussi.

David Lynch :

Ce n’est pas ta peur qui m’intéresse, c’est la sienne ; ce n’est pas ta peur d’avoir peur que je veux manipuler, c’est sa peur de faire peur, la peur qu’il a de se voir dans le regard de l’autre. Le vertige change de camp.

Plusieurs analyses passionnantes sur Elephant Man

Dans Les Cahiers du Cinéma, le remarquable critique de l’image, Serge Daney, nous donne à comprendre les émois de notre condition humaine dans une telle situation, émois ataviques, ancrés dans l’âme humaine, besoin de voir, de rire, d’avoir peur ou de pleurer. Comprendre cet écart d’avec la norme pour trouver la voie d’une autre perception du monstre qui est aussi en nous :

Plus le film avance, plus il est clair que pour ceux qui l’entourent, I’homme-éléphant est un miroir : ils le voient de moins en moins, lui ; mais ils se voient de plus en plus dans son regard.

Et puis, sur le site du Forum des Images, l'historien et critique de cinéma, Frédéric Bas, nous invite à une conférence passionnante sur la notion de monstre, intitulée Nous sommes tous des monstres de foire : regards croisés sur Freaks et Elephant Man.

Dans des propos clairs et constamment intelligibles, Frédéric Bas nous invite à retraverser le film de Tod Browning et celui de David Lynch avec une totale lucidité : « Il n’y a pas de monstres, mais une seule humanité, capable du meilleur et du pire. »

Pour en savoir plus sur la triste histoire de Joseph Merrick

► Sur France Inter, dimanche 9 octobre, à 21h, dans l’émission Autant en emporte l’Histoire, ne manquez pas Joseph Merrick, une Vie d'Homme-Éléphant, la fiction de Manuelle Calmat dans une réalisation de Sophie-Aude Picon.

La fiction sera suivie d' une interview par Stéphanie Duncan de l'écrivain Xavier Mauméjean, pour son livre Les Mémoires de l'Homme-Eléphant, paru aux Éditions du Masque en l’an 2000, texte qu’il a retravaillé avec beaucoup de talent pour une seconde publication, en 2007, intitulée : Ganesha, aux éditions Mnémos et rééditée récemment dans la collection Le Livre de Poche.

Extrait de la fiction Joseph Merrick, une vie d'homme-éléphant de Manuelle Calmat, réalisée par Sophie-Aude Picon.

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