C'est une œuvre de Marcel Pagnol qu'il n'a pas eu le temps d'achever. "Les pestiférés" qui raconte l'épidémie de peste qui décima Marseille en 1720 est aujourd'hui une BD publiée chez Grand angle.

Détail de la couverture de "Les pestiférés"
Détail de la couverture de "Les pestiférés" © Serge Scotto, Eric Stoeffel et Samuel Wambre - éditions Grand Angle

Le texte existait sous forme d'une nouvelle dans le recueil posthume des souvenirs de Marcel Pagnol : Le temps des amours. Il est repris dans une bande dessinée mais les lecteurs en découvrent la fin que Marcel Pagnol avait racontée à ses proches. 

En ce milieu du 18e siècle, la peste va tuer en deux ans plus d'un tiers des habitants de Marseille et de la région. Une petite communauté échappe au fléau en se réfugiant dans une grotte isolée, vivant en autarcie avant que les autorités ne la découvrent. 

Ce texte court n'avait pas officiellement de fin. Marcel Pagnol avait envisagé de le reprendre. Il n'a pas eu le temps de le terminer, mais il a raconté à son fils ce qu'il voulait faire. Et grâce à la tradition familiale, Nicolas Pagnol, le petit-fils de l'écrivain, a pu lui donner une conclusion reprise par les scénaristes de la BD.   

Nicolas Pagnol : "C'est mon père qui m'a raconté la fin parce que Marcel écrivait souvent avec son fils dans le bureau. Il lui lisait ses feuillets et il lui parlait énormément, c'était apparemment un papa extraordinaire et il devait lui raconter des histoires extraordinaires. En tout état de cause, il lui avait raconté l'intégralité de l'histoire de la peste de Marseille, comment il voyait la fin. Mon père me l'a écrite et j'ai pu la transmettre à Serge Scotto et Eric Stoeffel, pour reconstituer l'intégralité du récit." 

"Les pestiférés" raconte l'épidémie de peste qui décima Marseille en 1720 est aujourd'hui une BD
"Les pestiférés" raconte l'épidémie de peste qui décima Marseille en 1720 est aujourd'hui une BD / Serge Scotto, Eric Stoeffel et Samuel Wambre, éditions Grand Angle

Sombre et politique, la fin est inattendue. 

"Dans cette fin, de quoi est-il question ? Eh bien qu'il est plus facile d'échapper à la peste qu'à l'impôt et à la religion quand elle est trop proche du pouvoir. Mais quand on lit Pagnol, qu'on va au fond des choses, on s'aperçoit qu'il n'est absolument pas Rousseauiste. C'est un misanthrope, il connait la noirceur des hommes et leurs faiblesses. Plus leurs faiblesses que leur noirceur, mais il ne désespère jamais d'eux. Peut-être avec moins de légèreté que d'habitude dans ce texte, mais avec beaucoup d'humanité, de personnages hauts en couleurs, ça reste un Pagnol tout de même." 

En fait toutes les histoires de Marcel Pagnol sont sombres.

"Si on pense à Jean de Florette, Manon des sources, même Marius ou La Fille du puisatier, sous le ton chantant qu'emploie Pagnol, il y a toujours des drames qui se nouent."

"Les pestiférés" est aussi un manifeste politique. Pagnol était-il anarchiste ?

"C'était un progressiste comme son père. On s'en aperçoit dans ses souvenirs d'enfance : les fameuses confrontations entre l'oncle Jules, royaliste, calotin, et Joseph le progressiste de la SFIO. Mais Marcel ne prend jamais parti. Sauf dans ce texte sur la peste de Marseille. C'est la seule fois où il donne un petit peu un aspect politique à une œuvre. Je ne sais pas s’il était anarchiste. Pour ce que m'en a dit mon père et ma grand-mère Jacqueline, pour lui, la politique était la vision la plus basse de la philosophie. Il ne soutenait pas un camp contre un autre. J'ai d'ailleurs retrouvé des petits écrits politiques où il disait que le capitalisme et le communisme étaient les deux revers de la même médaille ; il n'y a pas de mauvais système, il n'y a que des hommes qui pervertissent les systèmes."  

Pagnol était un passionné d'histoire ?

"Il a écrit une enquête sur le masque de fer. Il y est même revenu deux fois. Il adorait l'Histoire. Je ne suis pas étonné que Marcel Pagnol se soit plongé dans ce récit sur la peste. Et la peste pour un Marseillais, ça reste quelque chose de très important dans l'histoire de la ville. D'ailleurs dans Fanny, César dans une lettre à son fils, met Marius en garde contre la peste, parce que la peste, c'est terrible. Il y a eu un énorme travail de documentation de la part de Serge Scotto et Samuel Wambre tant pour les costumes que pour l'architecture. Ils sont allés voir des plans à la mairie, au cadastre, pour faire revivre le Marseille de l'époque." 

Les pestiférés c'est un récit en 138 pages avec de très belles vues de la ville, c'est du grand spectacle qui fait revivre le Marseille du 18e siècle. Les dessins de Samuel Wambre restituent magnifiquement toute la tension et la force du scénario. 

Un Pagnol intense, surprenant, à découvrir absolument et toute une œuvre à relire avec un autre regard.

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