Pourquoi les séries mettant en scène des personnes avec des troubles mentaux nous touchent-elles ? Est-ce pour leur pathologie que nous entrons facilement dans leurs aventures ? Quelles informations nous délivrent les personnages de série TV ou de cinéma sur les troubles psychiques ? Que nous apportent-ils ?

Carrie Mathison (Claire Danes) dans Homeland - Saison 1
Carrie Mathison (Claire Danes) dans Homeland - Saison 1 © FR_tmdb

Les psychiatres, Christophe Debien, auteur de Nos héros sont malades (Éditions HumenSciences), et Clément Guillet, étaient invités avec le professeur de philosophie, Thibaut de Saint Maurice de l’émission "Grand bien vous fasse" d’Ali Rebeihi. Ils sont revenus sur les pathologies psychiatriques de nos héros et leurs apports aux récits.

De la peur du fou à l’angoisse d’être fou : l’évolution de l’image de la psychiatrie au cinéma

Christophe Debien : « Les héros nous permettent d’être plus que ce que nous sommes. Ils nous donnent des modèles et nous présentent un miroir. Une histoire où tout se passe bien est ennuyeuse. Leurs failles, leurs symptômes sont des utilisations classiques qui servent le récit. 

Hitchcok est allé très loin dans l’art de construire des failles à ses héros.

J’ai créé psylab pour changer l’image de la psychiatrie, pour la dédramatiser, trop de personnes arrivent trop tard dans l’accès au soin. Dès le début, le cinéma s’empare de la psychiatrie mais pour présenter des stéréotypes : le fou habillé en Napoléon qui s’échappe de l'asile et qu'on attache.

Puis petit à petit, l’image de la discipline change. On passe de la peur du fou à la peur de devenir fou, une peur universelle. C’est visible dans le cinéma d’Hitchcock qui créé avec La Maison du Docteur Edwardes la figure de l’enquêteur psy. 

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Hannibal Lecter, le personnage du "Silence des agneaux" pour se décharger de choses inavouables

Christophe Debien : « On a tous peur de nos failles. La psychiatrie fascine parce que nous ne comprenons pas toujours comment nous fonctionnons. Voir comment certains héros évoluent vers la folie nous renseigne sur ce que nous risquons. Certains aspects de notre personnalité ne sont pas très propres. Un héros comme Hannibal Lecter du film Le Silence des agneaux de Jonathan Demme nous permet de projeter notre face sombre sur l’écran. 

La fascination pour ce personnage est incroyable. Il est abominable. Il est psychiatre, et mange les gens. Il nous fascine au point qu’on l’a érigé en héros.

Il y a tout ce raffinement autour du meurtre. Il est terrible quand on y réfléchit. Il nous permet de nous décharger de choses pas très avouables. »

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"Vol-au-dessus d’un nid de coucou" : une image fausse de la psychiatrie qui retarde l’accès aux soins

Clément Guillet : « Malheureusement, ce personnage stigmatise les psychiatres. Les urgentistes ont leur Dr Clooney (George Clooney alias Douglas Ross dans Urgences), et les chirurgiens, leur docteur Mamour (joué Patrick Demsey dans Grey’s anatomy). 

Si les patients pensaient trouver Hannibal Lecter aux urgences, elles seraient peut-être moins engorgées !

Malheureusement cela a un impact direct sur les patients qui vont être dans le déni, et refuser l’hospitalisation de peur qu’on les soigne comme dans le film Vol au dessus d’un nid de coucou à coups de lobotomie et de barreaux de contention. La représentation de la psychiatrie au cinéma nuit à sa prise en charge. »

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"Les Soprano" comme exemple magistral de dépression

Clément Guillet : « Les séries prennent plus leur temps que les films. Tony Soprano est d'abord un mafieux en devenir. Et ces bandits ont besoin de présenter certains traits de personnalité. Ils doivent être forts pour pouvoir faire des choses horribles sans avoir trop de remords. Mais Tony Soprano fait une sorte d’infarctus. Il arrive presque la même chose dans Mafia Blues, un film avec Robert de Niro. 

C'est impossible pour un homme de cet âge-là, de cette condition-là, de faire une dépression, mais d’avoir un épisode cardiaque oui ! 

Tony Soprano présente une symptomatologie anxieuse. Il fait même de grandes crises d'angoisses. On voit sa symptomatologie évoluer avec la tristesse de l'humeur accompagnée d’une douleur morale. C'est au-delà de la tristesse. On le voit très bien quand il ne bouge plus et reste en peignoir. Il souffre de ralentissement psychomoteur assez caractéristique.

Il hésite à prendre ses médicaments, et finalement il ne les prend pas. Cette ambivalence vis-à-vis des traitements, on la retrouve quasiment dans tous les films qui représentent la psychiatrie. Et on la voit tous les jours chez les personnes qui présentent des troubles psychiques. 

L'une des vertus des Soprano est de montrer que la dépression est un trouble de l'humeur. Elle peut toucher tout le monde et n'est pas une histoire de force ou de faiblesse.

La dépression est la maladie de l'épuisement. C'est quand les capacités à faire face à une certaine adversité sont épuisées. C'est plutôt l'image du boxeur qu'il faut avoir : on monte sur le ring et puis, au bout d'un moment, on tombe à genoux, on a pris trop de coups. 

L'entraînement est important. Votre constitution physique aussi, mais cela ne suffit pas. La dépression ne se résume pas à une humeur triste ou à une souffrance morale. Elle s'accompagne de bien d'autres symptômes. »

"Homeland", la bipolarité comme moyen de compréhension supérieur

Thibaut de Saint Maurice : « L'art des séries est celui de la complexité d'un univers, ou de personnages. Dans les années 2000-2010 et aujourd'hui encore, les séries s'attachent à des personnages qui présentent une vulnérabilité ou une fragilité psychique. La manière dont cette fragilité va être résolue ou non est l’un de leurs enjeux. 

Carrie Mathison, dans Homeland, est atteinte d'un trouble bipolaire. Si elle ne suit pas toujours son traitement ou qu'elle l’arrête, elle a des épisodes d’une forme d'extra lucidité. Cela lui permet de faire des liens entre des renseignements qu'elle accumule pour la CIA. Une clairvoyance que les autres n'ont pas. »

"Homeland", un exemple rare mais juste des pathologies mentales

Clément Guillet : « Dans les séries, on peut plus prendre son temps pour expliquer et représenter fidèlement ce qu'est la pathologie mentale ?  Homeland ou Les Soprano, sont deux bons exemples. Ils sont malheureusement, assez rares dans le paysage cinématographique. On voit plutôt à l’écran des cas qui, sur le plan clinique psychiatrique ne correspondent pas du tout à la réalité. Le trouble dissociatif de l'identité est surreprésenté pour parler de la schizophrénie. Ce qu'on appelait avant les personnalités multiples. Ce qui fait que lorsque l’on parle à des patients de psychoses, ils nous disent qu’ils n’ont pas plusieurs personnalités. Et cela pose problème ! »

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"Rambo" pour comprendre le stress post-traumatique

Christophe Debien : « Le stress post-traumatique est une maladie qui peut se développer après avoir été soumis à un événement qui sort de l'ordinaire et qui nous a mis face à la mort de façon brutale et soudaine. Dans Rambo, dans les premières scènes, on voit le héros sursauter. Effectivement le sursaut correspond à l'hyperactivité neuro-végétative. On voit également les reviviscences, lorsque les gens revivent la scène traumatique. Et c'est ce qui va déclencher toute la violence de Rambo dans le commissariat.

John Rambo est un vétéran de la guerre du Vietnam. On pourrait penser que c’est la guerre l’événement traumatique. C'est exact dans le sens où c'est un jour où il est en permission. Mais il est en train de se détendre avec un de ses camarades qui se fait cirer les chaussures et quelqu'un va le faire exploser. On voit bien que c'est soudain et brutal et inattendu. 

Le fait de faire face à la mort va être le trauma initial chez Rambo. Souvent le trauma se cristallise autour d'un épisode précis. Mais les symptômes peuvent apparaître plusieurs semaines, plusieurs mois et même plusieurs années après l'événement.

Ils peuvent surgir à l'occasion d'un autre événement important. Dans le cas d’agressions sexuelles, par exemple, ils peuvent se révéler à l'occasion d'une grossesse, véritable moment de vulnérabilité et de réouverture du psychisme. Un accident de voiture, peut réveiller d'autres choses qui se sont passées plus jeunes. Mais on a déjà vu des cas où c'était plusieurs années après le trauma initial. Après un stress traumatique non-traité, les victimes ne vont plus pouvoir aller travailler, ne plus pouvoir prendre leur voiture, tomber dans la dépression, développer des addictions…. » 

ECOUTER | Grand bien vous fasse

avec : 

  • Christophe Debien, psychiatre, auteur de Nos héros sont malades (Éditions HumenSciences)
  • Clément Guillet, psychiatre
  • Thibaut de Saint Maurice, professeur de philosophie