De nouveaux épisodes de "Donjon" avec Joann Sfar, un épais et passionnant livre d’entretien avec Thierry Groensteen, une grande exposition rétrospective de son œuvre à Angoulême qui lance 2020 année de la BD, l’animation d’une émission BD… L’auteur de « Lapinot » est sur tous les fronts. Rencontre.

Lewis Trondheim en avril 2018
Lewis Trondheim en avril 2018 © AFP / JOEL SAGET

"Donjon", pour le plaisir de travailler avec Joann Sfar

France Inter : Pourquoi reprendre "Donjon" après cinq ans d’interruption ?

LEWIS TRONDHEIM : Depuis le début, Joann Sfar est le maître du temps. Quand il s’arrête pour tourner ou parce qu’il est malheureux… J’obéis. Là, il allait mieux dans sa vie et s'est souvenu qu'on s'amusait bien quand on l’écrivait…

Comment procédez-vous ?

On parle un peu de ce qui va se passer, de la séquence, des relations de personnages. On se met côte à côte avec nos paquets de feuilles et on attaque une histoire. On commence par écrire une case, puis une deuxième… Ensuite une page, puis, on passe « le bébé » à l'autre. On met les personnages dans des situations impossibles. Et on s'amuse à se faire peur.

Vous ne vouliez pas les dessiner ?

Dans les tomes précédents, il était question que l’on dessine nous-mêmes. Mais je n'avais pas le temps. Surtout, j’ai l’impression qu’on s'amuserait à dessiner du "Donjon" sur dix pages, mais pas beaucoup plus. Ce que l’on est vraiment capable de faire, c'est de fabriquer du "Donjon" ensemble. Et personne d'autre ne peut le faire à notre place. Alors que dessiner Donjon, d'autres peuvent très bien le faire.

Le dessin seulement pour raconter

Souvent vous avez dit : « mon dessin est minimaliste et pas très bon »

Je l'ai dit longtemps, mais j'ai changé d'avis. Au départ, le dessin était un prétexte pour pouvoir faire une histoire en bande dessinée. Ce qui m'intéressait, c'était d’inventer des personnages, de créer des histoires. Je suis donc devenu dessinateur malgré moi. A un moment, je me suis dit qu’il fallait peut-être que je m'améliore. Petit à petit, j'ai dessiné d'après nature. J'ai essayé de faire des décors et surtout, de prendre du plaisir à les dessiner. Autour de moi on appréciait la simplicité de mon trait, le fait qu'il y ait une vraie écriture dans mon dessin.

Un jour, il a bien fallu que me réconcilie avec moi-même en me disant : « Je ne dessinerai jamais comme Moebius ou Miyazaki, mais je dessine comme moi-même. » Donc, avec les outils que j'ai à portée de main, je vais tenter de faire mieux et surtout de prendre de plus en plus de plaisir à le faire.

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Ce sont donc « Les petits riens » (recueil de croquis) qui vous ont fait progresser ?

Mais aussi le temps, le vieillissement et les croquis d'après nature.

Et les voyages ?

En voyage, on n'a plus ses repères. On est un peu en roue libre… Souvent je prends un carnet. Et je vais dessiner des pages autobiographiques sur mon boulot, et ça me rassure. Cela me permet d'apprivoiser un petit peu ce qui m'entoure. Quand je peux, je m'assois sur un banc, dans un endroit agréable où je peux dessiner un arbre, une voiture, un camion bizarre, une carcasse de bateau, un bout de mer, peu importe…

Et je me retrouve dans une sorte de méditation durant une heure, pendant une laquelle je suis impliqué dans le dessin. Je ne suis plus moi-même, et c'est très agréable. En plus, j'apprends à dessiner. 

C’est très bénéfique.

Comment êtes-vous venu à l’autobiographie, le cœur de votre œuvre ?

C'est ma matière principale : Les petits riens comptaient plus de mille pages. Les carnets de bord, on doit être à 1500 ou 2000 pages… Au départ, ce n’était pas volontaire. Mais cela s’est fait sans douleur… C’est simple, si j'ai un quelque chose à dire, je prends un papier, et je le dis. Comme je même dessin et écriture, je dessine la page en une demi-heure, trois quarts d'heure. Et c'est fini.

J'ai toujours du mal à comprendre l'état d'esprit de certains auteurs, quels qu'ils soient -  bande dessinée, littérature ou autres - qui se mettent dans des états pas possibles pour créer. 

Pour moi, ce n'est pas, ça ne doit pas être une souffrance, mais un plaisir.

Parfois, ça me gêne. Je me dis que j'ai encore parlé de moi, que ce n'est pas très intéressant. Mais ça fait partie de mon système. Ça fait maintenant 14 ans que je fais Les petits riens, que je mets dans une page des choses que je vois, que je pense, que j'entends. Et sur le long terme, voir l'évolution d'un auteur, d'un être humain, de son regard, sa façon de dessiner sur le monde, ça peut faire quelque chose

Qu’elles sont les limites que vous vous donnez ?

Déjà, je me moque de moi, mais pas des autres, à l'exception de de Joann Sfar, mais il est le seul. Et puis, ce n'est pas parce qu'on parle de soi qu'on parle de son intimité : je n'évoque pas les rapports de tendresse que j'ai avec ma femme et mes enfants, mes amis. C'est ne sont que des petites choses sans importance ou des voyages.

J'essaye de ne pas parler d'actualité dans mes récits autobiographiques parce que ça vieillit mal. Enfin, j'essaye de ne pas être dogmatique ou de faire le donneur de leçons parce que je sais que c'est difficile : que les gens soient d’accord ou pas avec moi, ça ne sert à rien. J'essaye juste de donner un petit peu de plaisir.

Mon idée c’est que le monde est difficile, ne soyons pas creux dans notre narration. Mais ne soyons pas non plus naïfs. J'ai compris que la vie était un équilibre dans tous les sens du terme, pour toutes les choses que l’on fait.

Les débuts dans le dessin grâce au hasard, à des lectures pendant ses études et à l’armée !

Votre écriture est efficace, va à l'essentiel, et distrait. D’où cela vous vient-il ? 

Après mon bac philo-lettres, je ne savais pas trop quoi faire. Mes parents m’ont demandé ce que j’aimais. Comme j'aimais le cinéma, on m’a envoyé dans une école de cinéma à Paris.

J'habitais Fontainebleau et tous les jours, j'allais à Paris en train, en bus, et en métro. Ca me prenait 4 heures par jour !  À l'époque, il n'y avait pas les portables. Comme mes parents étaient libraires, je suis allé piocher des bouquins et je me suis retrouvé à lire beaucoup de livres de science-fiction : Asimov, A.E.van Vogt, Frederick Braun, Lovecraft… C’étaient surtout des « page turner » comme disent les Américains. C’est peut-être de là que vient l’idée que ce n’est pas possible de s'ennuyer en lisant. Pour moi, il fallait qu’à chaque fois que je sois surpris, qu’il y ait des extraterrestres ou des choses un peu bizarres…

J’étais allé dans cette école pour apprendre à écrire les scénarios. Mais on ne l’enseignait qu'à partir de la deuxième année. Et quand j’y suis parvenu, ce programme avait basculé en première année ! J’ai étudié deux ans dans cette école sans apprendre ce que j’étais venu chercher ! 

En fait, j’ai vraiment appris à construire une histoire à travers tous les bouquins que j'ai lus pendant ces longs trajets en transports en commun. C'est ce qui m'a structuré l'esprit pour pouvoir être capable d'improviser beaucoup, d’écrire une histoire.

Comment avez-vous débuté ?

J’ai eu beaucoup de chance. Si je devais refaire le chemin à l'envers et recommencer la même chose, ce serait impossible parce que ça a été tellement chaotique. 

J'ai fait de la BD, parce que lorsque je faisais mon service militaire en Allemagne, dans le bureau à côté du mien, il y avait un gars qui faisait un fanzine. Qu’en plus de cela, il travaillait aux cahiers de la BD, que j'ai commencé à lire. Thierry Groensteen a fait un colloque en 1987sur le 9e art. J’y suis allé et j'ai rencontré Jean-Christophe Menu, avec lequel on a fondé trois ans plus tard, la maison d’édition L'association. On se dit que c’est trop rocambolesque, ce n’est pas possible… En fait, c'est ma vie !

De quoi êtes-vous content dans votre parcours ?

Je suis heureux d'avoir pu vivre de la bande dessinée. Je suis soulagé ne pas me sentir obligé d'en faire pour en vivre. Quand on est obligé de faire ce qu'on aime faire, on ne le  fait pas avec le même élan.

Ce dont je suis fier, c'est d'avoir toujours avec la même femme et d'avoir, je l'espère bien élevés mes enfants. Ils sont polis, et plutôt heureux.

Je suis content d'avoir assez de recul par rapport à mon travail pour ne pas me faire piéger par lui. Souvent on dit de moi que je suis stakhanoviste, que je bosse beaucoup. En fait, je suis très paresseux, mais quand je fais les choses, je les fais bien. Comme tous les paresseux, je suis très efficace. 

Mais j'essaye de plus en plus de ne pas me réfugier hors du réel dans mon travail et d'être un peu plus dans le réel.

Qu'auriez-vous fait si vous n'aviez pas été auteur ?

J'aurais été libraire - j'aurais repris la libraire de mon père. Peut-être que j'aurais été très heureux aussi.

Angoulême 2020

J’ai lu que où vous êtes allé à tous les festivals d'Angoulême depuis 1990, mais que vous vous demandiez si vous alliez continuer à le faire…

Je ne voulais pas venir en 2020. Cela fait 30 ans que je viens 5 jours par an ! J’ai passé plus de six mois de ma vie à Angoulême… Mais il y a une exposition Trondheim… Je suis bien obligé d’y venir !

Que va-t-on y voir ?

Ce que le commissaire d'exposition Thierry Groestsen a décidé d'y voir, c'est à dire un peu mon parcours d'auteur. Comment j'ai commencé à apprendre à dessiner avec un matériel et un talent très, très réduit. Et comment petit à petit, j'ai appris à maîtriser l'outil. Donc, on va y voir des vieilles pages, des illustrations et même des albums inédits.

Je vais essayer de m'y rendre la veille ou l'avant-veille de l'ouverture de l'expo avec un marqueur pour écrire des bêtises sur les murs. Mais ça, je ne sais pas s'ils vont me laisser faire... Au moins, je me serai un peu amusé !

Comment en êtes-vous arrivé à créer la statuette du Fauve, l’emblème du Festival ? 

Quand j'ai reçu le Grand Prix du Festival de la BD d'Angoulême en 2006, on m'a demandé de créer une mascotte. Les directeurs du festival avaient en tête ce qu'avait fait Javier Mariscal pour les Jeux olympiques de Barcelone. Je leur ai d’abord dit que je n’étais pas la bonne personne. Ils ont insisté.

Et là, je me suis souvenu que 2 ans ou 3 ans avant, en revenant d'un festival à Séoul, j'avais « crobardé » plein de petites choses dans un carnet, dont un personnage qui était un petit cha. Je leur ai proposé. Ils ont accepté ! C'était le "marché conclu" le plus rapide du monde.

Cela vient peut-être du fait que j’ai étudié dans une école de graphisme publicitaire pendant trois ans. J'y ai appris le lettrage, la composition, le logo… Ce qui m'a servi pour faire les couvertures de mes livres par exemple.

L’année suivante, de voir mon fauve sur les kakémono qui pendaient dans les rues d'Angoulême, je ne me sentais pas très bien.

Le fauve est devenue la mascotte presque par hasard, mais il a été adopté par le public, et les auteurs. Le personnage est sympathique et le côté neutre, noir et blanc doit plaire. Je m'attendais à ce qu’il reste 10 ans grand maximum, mais non, le fauve est toujours là. Il a un côté intemporel.

2020, année de la bédé, ça vous évoque quoi ?

Cela m'évoque un grand amateurisme de la part du gouvernement. Je pense qu'il y avait un moyen de se concerter avec les auteurs. Ils ont plein d’idées à proposer pour éduquer les professeurs à parler de bande dessinée à leurs élèves. Des auteurs auraient pu aller après en classe, en collège, en lycée pour parler de leurs travaux avec des professeurs qui auraient été briefés en amont. Au lieu de cela, on m’a parlé d'imposer une heure de lecture de bande dessinée par le Festival d'Angoulême. Ce qui me paraît totalement.... je ne vais pas dire un gros mot parce que ce n'est pas bien, mais on va dire pour reprendre Chirac, abracadabrantesque !

Etes-vous engagé sur le statut des auteurs ?

Oui, je suis engagé, mais ce n'est pas moi qui passe du temps à négocier avec l'URSSAF ou le ministère de la Culture etc pour rétablir un juste équilibre. Il y a des auteurs du SNAC (Syndicat national des auteurs et des compositeurs ) ou de la Ligue des auteurs qui donnent de leur temps, de leur énergie pour essayer de faire valoir qu’on est simplement des êtres humains. Et que si on nous prend 8% de ce qu'on gagne, ça veut dire que c'est un mois de salaire, sur l’année en moins. Pour les jeunes auteurs qui gagnent à peine le SMIC, ce n’est pas possible. D’autant qu’il n'y a pas de contrepartie. Donc, comment faire ? Si je peux aider à manifester ou à dire des choses à la radio, à la télé, je vais le dire. Mais je serais incapable d'aller me coltiner des réunions avec des gratte-papiers. Je serais très vite énervé.

Comment j'ai dessiné Lapinot, revoir la leçon de dessin de Lewis Trondheim

► Voir plus de Comment j'ai dessiné...

  • LIRE | Entretiens avec Lewis Trondheim de Thierry Groensteen publié par L'Association.
  • LIRE | Donjon, époque Zénith, Hors des remparts, par Boulet, Joann Sfar et Lewis Trondheim, et Donjon, Antipodes, L'Armée du crâne de Gregory Panaccione, Joann Sfar et Lewis Trondheim chez Delcourt.
  • LIRE | Prosélytisme et Morts-vivants, une nouvelle aventure de Lapinot de Lewis Trondheim paru à L'Association

► Plus d'informations sur l'exposition Lewis Trondheim fait des histoires jusqu'au 1er mai 2020 au Musée de la BD à Angoulême.

Et aussi Festival d’Angoulême : que se passe-t-il chez les auteurs de Bande Dessinée ?

DANS L'EXPOSITION 

Dans l'exposition "Lewis Trondheim fait des histoires" à Angoulême
Dans l'exposition "Lewis Trondheim fait des histoires" à Angoulême © Radio France / Anne Douhaire/France Inter
Les carnets de croquis de Lewis Trondheim fait des histoires à la Cité de la BD à Angoulême
Les carnets de croquis de Lewis Trondheim fait des histoires à la Cité de la BD à Angoulême © Radio France / AD/France Inter
Dans l'exposition consacrée à Lewis Trondheim à Angoulême
Dans l'exposition consacrée à Lewis Trondheim à Angoulême © Radio France / AD/France Inter
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