Quand le rêve d'une vie à la campagne vire au cauchemar. "Propriété Privée", est un roman caustique aux allures de thriller. Il est en lice pour le prix du Livre Inter. Son auteure, Julia Deck, nous en parle ici au micro d'Eva Bettan.

Julia Deck
Julia Deck © Hélène Bamberger

Après une première vie de chargée de communication de grands groupes industriels, puis de secrétaire de rédaction pour divers journaux, Julia Deck se consacre entièrement à l'écriture depuis 2005, Propriété privée est son quatrième roman.

Le roman vu par Eva Bettan : Ça commence par un projet de meurtre. L'assassinat d'un chat. Le chat des voisins par un couple de quinquagénaires. Comment en sont ils arrivés là ? Ils avaient tout fait comme il faut, pourtant, selon leurs critères. Sauf erreur, le mot "bobo" n'est jamais prononcé. Accéder à la propriété en proche banlieue, c'est moins cher. Mais une banlieue sans les inconvénients de la banlieue, sans mixité. Entre soi. Un écoquartier, tout neuf, compost et verdure. Bonne conscience en sus. À quoi tient l'atmosphère ? On sent que c'est pas une bonne idée racontée comme cela. Ça pourrait être Desperate Housewife, roman de voisinage mâtiné de polar, parce qu'il n'y a pas qu'un chat qui disparaît. Mais ce n'est pas raconté comme cela, avec une économie de mots, avec de l'ironie, le sens du règlement, avec des surprises.  

EVA BETTAN : On va parler de l'écriture, Julia Deck, parce que ce livre respire le plaisir de faire de la fiction. Mais d'abord, il y a un côté critique sociale. Je dirais d'une classe moyenne supérieure qui pense qu'elle fait bien quand elle est écolo et qui, en même temps, se trompe sur beaucoup de choses. Par exemple, le phénomène de ce qu'on appelle la gentrification. 

JULIA DECK : C'est un peu comme le mot "bobo", le mot "gentrification" j'ai essayé de ne pas l'employer parce que c'est des termes un peu sociologiques qu'on entend beaucoup, mais c'est vrai que le projet du livre est parti autour d'une préoccupation un peu contemporaine. Les villes se renouvellent beaucoup, les cœurs de villes deviennent beaucoup plus chers. On se pose la question d'où habiter. On se pose la question d'habiter mieux, d'habiter plus vertueusement. Et il y a une telle surenchère de comportements qui peuvent apparaître parfois un peu excessifs ou délirants que ça finit par aboutir au contraire des intentions qu'on s'était données. 

À un moment donné, alors c'est en passant, vous vous moquez d'une des voisines qui vote Mélenchon, qui est contre l'injustice et qui se comporte d'une manière atroce. C'est une pique comme ça, ou bien c'est un certain électorat auquel vous pensez.

Il y a cette jeune femme qui se targue bien fort de voter très à gauche et qui a pourtant des comportements paradoxaux puisqu'elle traite un petit peu tout le monde comme ses domestiques. Je n'étais pas du tout dans l'intention de stigmatiser un électorat. Ce qui m'intéressait dans le projet du livre, c'est le décalage entre les paroles et les comportements. Vous avez parlé de l'histoire de tuer le chat, au départ c'est pas du tout des gens dont on pouvait imaginer qu'ils projetteraient d'empoisonner un chat. Et la voisine qui vote Mélenchon, là aussi c'est la question du décalage, a priori, elles ne se comportent pas du tout en conformité avec les discours qu'elle tient. Ce sont des petites choses qui sont prises à droite, à gauche. 

Ce sont des phénomènes que l'on traverse un peu tous quand on vit en ville ou en périphérie. Ce sont des comportements avec lesquels on a souvent eu des difficultés à se positionner. On essaye de bien faire et en même temps, on est pris dans une telle contradiction, une telle complexité entre la nécessité de vouloir vivre de façon plus écologique et la nécessité de se déplacer pour aller travailler que voilà, je ne veux pas donner l'impression de me situer au-dessus. Mais c'est vrai que le roman essaie de travailler ces questions-là.

Il y a ce sens du romanesque avec une économie de mots, avec aussi de l'ironie, le dérèglement. On a l'impression que vous empruntez à beaucoup de choses : au cinéma américain, au polar et tout ça, avec ironie. Comment ça se construit, cet ensemble ? 

Les images mentales que j'ai en écrivant sont souvent des images issues de films ou de séries et parfois des choses que j'ai vues il y a très, très longtemps qui m'ont vraiment frappée l'imagination quand j'étais très jeune parfois. Donc oui, ce sont vraiment des images mentales sur lesquelles je m'appuie, notamment les images des banlieues dans les séries américaines parce que finalement la banlieue est assez peu filmée en France. 

Et la question de l'ironie, évidemment dès qu'on parle de bobos ou de gentrification, elle arrive. Elle arrive fatalement assez vite. Mais là, je dirais que j'essaye d'en faire plutôt moins que trop. Parce que oui, c'est très facile. Les composts, les panneaux solaires, on voit très vite où pourrait pointer l'ironie. Je sais que j'ai aussi cette pente un peu grinçante, j'ai tendance, dans les premières versions, à me laisser aller, à voir ce que ça donne et puis à gommer finalement. Ça donne une écriture peut-être plus resserrée à la fin, parce que j'essaye de gommer à chaque fois que j'ai l'impression d'en faire trop ou de dire des choses trop évidentes.  

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Julia Deck avec Eva Bettan

Par France Inter

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