Régis Jauffret, comme ses colistiers, nous a envoyé un texte sur son livre, "Papa", un récit autobiographique dans lequel l'auteur raconte cet homme nommé Alfred, son père, ainsi qu'une photo qui illustre son univers d'écrivain.

Régis Jauffret
Régis Jauffret © Astrid di Crollalanza

Je prenais mon père pour un père biologique, un donneur de gamètes qui se serait attardé, se serait incrusté, aurait campé dans l’appartement où je résidais avec ma mère. Un donneur sourd, bipolaire, gavé de neuroleptiques et si insignifiant qu’on arrivait presque à oublier la présence de cet animal volumineux qui aboie à peine et qui la nuit venue s’en va dormir dans la chambre de la maîtresse de maison.

Une vidéo aperçue par hasard à la télévision le montrant menotté entre deux gestapistes fut à l’origine de ce livre.

J’ai essayé de retrouver les circonstances exactes de cette arrestation dont personne n’avait entendu parler dans ma famille. Au fil des pages, j’ai commencé à me remémorer les rares paroles de père à fils qu’il avait pu m’adresser, ainsi que nos rarissimes instants de complicité. J’ai découvert peu à peu qu’en réalité, cet homme condamné à ne pouvoir entendre la voix de son enfant, à prendre des médicaments qui réduisaient l’espace de sa conscience et le rendaient indifférent à tout ce qui ne touchait pas son intérêt immédiat, qu'avec les moyens du bord, cet homme m’avait aimé de tout son cœur amoindri. 

Alors, moi, le fils qui atteindrait bientôt l’âge de sa disparition, j’ai éprouvé à la fin de l’ouvrage le besoin de le recréer tel qu’il aurait pu être s’il m’avait aimé autant qu’il aurait pu m’aimer si le destin n’avait pas atrophié en lui le pouvoir d’aimer. 

J’ai éclairé ce roman, ça et là, de souvenirs solaires. Au fond, les enfants qui, comme moi, ont eu la chance d’avoir été aimés par leurs deux parents, ont eu une enfance magnifique.

Le bureau
Le bureau / Régis Jauffret

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