Nous avons demandé à chacun des dix auteurs sélectionnés pour le Prix du Livre Inter d'écrire un texte sur leur livre et d'y adjoindre une photo. Vincent Message est en compétition avec "Cora dans la spirale" (Seuil)

Vincent Message
Vincent Message © AFP / Joël Saget

"On est en 2009 et les journaux résonnent de l’enfer de la crise économique, d’histoires d’entreprises en grande difficulté, qui se restructurent ou licencient. Je me fais la réflexion que la littérature ne s’empare pas de ces histoires-là – qu’elles n’y sont presque jamais racontées, alors qu’elles déterminent la vie de beaucoup d’entre nous.

Je commence à interroger les gens autour de moi. Carnet et stylo en mains, dictaphone enclenché pour garder le grain des voix, j’écoute des proches me raconter leur découverte du marché du travail, les mille et une manières dont leurs rêves s’y trouvent confrontés à une réalité généralement décevante, qui les dessèche, les fait douter d’eux-mêmes, jusqu’au moment parfois où la grande crise devient pour eux une crise intime. 

Très vite je sais qu’il s’agira d’une femme, qu’elle s’appellera Cora.

À l’automne 2011, ma compagne me met sous les yeux un article du Monde. C’est le récit d’un procès, celui d’une femme qui subissait de fortes pressions au travail et dont la vie s’est déchirée, un matin de juin. Cette histoire m’entre dans le cœur, m’émeut immédiatement. Dans les semaines qui suivent s’installe en moi l’idée que l’existence de Cora basculera autour d’un drame de ce genre. Il est étroitement lié à ce qui se passe dans l’entreprise, mais il a lieu ailleurs – et l’écheveau des responsabilités y est terrible à démêler.

L’histoire de Cora devient celle de quelqu’un dont la vie s’accélère. Elle voudrait maintenir dans son quotidien des formes d’intensité, celle de nouvelles rencontres, d’expériences inédites – mais ce qui la fait courir, ce sont plutôt les soubresauts d’un management qui ne sait pas bien où il va, et qui l’entraîne jusqu’à ce qu’elle-même perde sa lucidité et ne soit plus capable de faire attention à tout.

Cora me ressemble, bien sûr. Par son rapport ambivalent au risque, qui l’attire et qui lui fait peur. Par son désir de rester multiple. 

Elle a des traits de ma compagne et d’autres femmes de mon entourage. Elle a une vie commune, ce qui ne veut pas dire une vie banale.

Écrivant le livre, je marche sur ses traces. Je me rends à La Défense pour voir ce qu’elle voit dans les couloirs du métro ou de la gare Saint-Lazare, et l’effet que cela fait de travailler dans une tour. Je me dis qu’un jour il est fatal qu’elle refuse d’y aller et file tout droit sur l’autoroute de Normandie. Un jeudi de printemps, je fais cela à sa suite, et comme elle je déjeune sur la plage de Fécamp – à regarder la voile de l’unique bateau en mer.

En juin 2019, le roman est fini. Dans le prolongement des procès sur lesquels il s’achève, je suis les audiences de l’affaire France Télécom au nouveau Tribunal de Paris. J’écoute évoquer des destins qui à bien des égards rappellent celui de Cora. Je mesure à quel point la justice vient trop tard, à quel point la réparation est impossible. Et à l’automne, alors que le roman est sorti, je me rends compte que la journaliste à côté de qui j’ai passé ces journées d’audience était celle qui avait suivi, en 2011, le procès dont le récit m’avait tellement ému. Est-ce que c’est le hasard ? Est-ce qu’il n’y a pas de hasard ? J’ai le sentiment, en tout cas, que la boucle est bouclée : de 2010 à 2020, une décennie de nos vies se referme".

La plage de Fécamp
La plage de Fécamp / Vincent Message

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