Santiago Amigorena raconte le "ghetto intérieur" de l’exil. La vie d'un homme qui s’invente une vie, tout en devinant puis comprenant la destruction de sa famille et de millions de personnes. Ce roman fait partie de la sélection du Livre Inter 2020. L'écrivain nous parle ici de son livre au micro d'Eva Bettan.

Santiago Amigorena
Santiago Amigorena © AFP / Ulf Andersen

Le roman vu par Eva Bettan : ll y avait eu un temps à la terrasse des cafés de Buenos Aires où Vicente Rosenberg s'était moqué des reproches de sa mère qui était restée en Pologne, parce qu'elle trouvait qu'il ne lui écrivait pas assez. Vicente avait émigré seul en Argentine en 1928. Se plaindre de l'excès d'amour d'une mère est un luxe en temps de paix. Le livre prend en charge la vie de Vicente entre 1940 et l'armistice. Et sa vie, dans ces années-là, au contraire, est suspendue aux lettres de sa mère, dont si peu lui parviennent, qui disent le ghetto de Varsovie, la faim, la terreur, les cadavres. Le livre est ce que cela fait à Vicente d'être un fils en paix quand sa mère est en guerre. D'être un Juif en vie quand les siens sont exterminés. Sa réaction va être de se taire, de ne plus parler. On peut qualifier cette réaction comme on veut. On peut y réfléchir. Mais posons-nous la question autrement : quel serait, entre guillemets, la bonne réaction ? Et cette question que nous nous posons, elle renvoie à l'incommensurable, à l'innommable qui est dit. 

EVA BETTAN : Par le silence de Vicente, Santiago Amigorena, vous nous faites aussi à nouveau comprendre ce qu'il y avait d'atroce, de singulier et de terrible dans cette mort planifiée et organisée qu'était le nazisme. 

SANTIAGO AMIGORENA : Je pense que la question, c'est "est-ce qu'on pouvait réagir ?". Est-ce qu'on ne pouvait réagir que d'une seule manière, qui aurait été correcte ? Moi, je pense qu'on n'a pas les moyens aujourd'hui de juger ce qu'ont été les réactions de différentes personnes dont je raconte la réaction d'un homme seulement qui a choisi le silence, une sorte de mélancolie profonde et silencieuse. Cet homme est mon grand-père, donc j'essaie de le faire parler à travers mes mots. Mais jamais je ne dirai que son choix était le bon moralement ou qu'il y avait un autre choix qui était meilleur. 

Je pense que c'est absolument impossible de juger de ce qu'ont fait les hommes et les femmes à cette période-là, les Juifs, à cette période-là. 

C'est la position aussi singulière de l'exilé. Est-ce qu'être exilé, c'est avoir le sentiment de trahir d'une certaine manière, de ne pas être avec les siens ?

Moi, c'est ce que j'ai senti. Je me suis senti trahir un peu en partant de l'Amérique du Sud dans les années 70. Je pense que mon grand-père s'est senti trahir les siens parce qu'il n'était pas là où il aurait dû être pour vivre vraiment le moment le plus important de sa vie qui était le nazisme. C'est terrible à dire mais c'est à ce moment-là que beaucoup de Juifs se sont sentis juifs. Et lui, il ne pouvait pas se sentir juif parmi les siens. Pas forcément pour se battre et résister, mais pour être là où il fallait qu'il soit, à ce moment là de l'histoire. Et je pense qu'effectivement, l'exil enlève toute possibilité de se sentir quelque part chez soi, sauf peut-être dans la langue ou dans l'enfance, dans d'autres lieux que des terres. 

En parallèle à cette histoire intime, vous montrez la manière dont le meurtre de masse est organisé, dont il s'industrialise. Et vous faites ce parallèle en permanence. C'est pour la compréhension historique ? C'est pour ne pas qu'on oublie ? C'est parce qu’en permanence, il faut redire ?

Je n'aime pas tellement l'idée qu'il faut absolument témoigner. Je pense qu'il faut témoigner quand on a envie de témoigner, qu'il faut se souvenir quand on a besoin de se souvenir. Mais je ne pense pas qu'il faut imposer le souvenir, qu'il faut imposer à la mémoire de ne pas oublier. Je pense qu'il y a quelque chose de très vivant aussi dans l'oubli, et l'oubli se fait peu à peu sur plusieurs générations. 

Ce n'est pas une injonction à se souvenir, je pense, de parler de la Deuxième Guerre mondiale et de la Shoah en particulier. C'est d'essayer encore de trouver les bons mots pour dire quelque chose qui est très compliqué à dire, qui est très complexe. Je pense qu'on n'a pas fini de chercher les bons mots. 

Écouter l'entretien dans son intégralité :

4 min

Santiago Amigorena avec Eva Bettan

Par France Inter

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